
1. Le cadre légal et les droits en France
Depuis la loi du 17 janvier 1975, aussi appelée loi Veil, l’avortement est dépénalisé en France. Le 4 mars 2024, l’avortement est inscrit dans la Constitution française en tant que liberté d’avoir recours à une Interruption Volontaire de Grossesse (IVG). Le cadre légal français distingue deux délais différents en fonction de la méthode d’avortement. D’un côté, l’IVG médicamenteuse est possible jusqu’à la fin de la septième semaine de grossesse, ce qui correspond à neuf semaines après le début des dernières règles. Cette forme d’IVG peut être pratiquée au sein ou en dehors d’un hôpital. D’un autre côté, l’IVG instrumentale (par dilatation du col et aspiration du contenu de l’utérus) peut être réalisée jusqu’à la fin de la quatorzième semaine de grossesse, soit seize semaines après le début des dernières règles. Il est, par conséquent, possible d’avoir recours à un avortement jusqu’à la quatorzième semaine de grossesse.
Au-delà des délais légaux, la législation française garantit que l’aspect financier ne soit jamais un obstacle à l’exercice de ce droit. Depuis 2013, l’IVG bénéficie d’une prise en charge intégrale par l’Assurance Maladie. Cette gratuité ne concerne pas seulement l’acte médical lui-même, qu’il soit médicamenteux ou instrumental, mais englobe la totalité du parcours de soin : les consultations médicales préalables et de suivi, les analyses de sang, ainsi que les échographies nécessaires. Pour les étudiant.e.s, ce système est facilité par la pratique systématique du tiers-payant, garantissant l’anonymat et évitant ainsi toute avance de frais qui pourrait peser sur un budget souvent précaire.
La question de la confidentialité est tout aussi cruciale, particulièrement pour les jeunes souhaitant garder cette démarche privée vis-à-vis de leur entourage. Pour les étudiant.e.s majeur.e.s, le secret médical est la règle d’or : l’acte est protégé et n’apparaît pas de manière explicite sur les décomptes de remboursement de la Sécurité sociale, même si l’étudiant.e est encore rattaché.e à la mutuelle de ses parents. Pour les mineur.e.s, la loi va plus loin en garantissant un anonymat total et gratuit. Iels peuvent ainsi initier les démarches sans l’autorisation parentale, à la seule condition d’être accompagné.e.s par une personne majeure de leur choix.
2. Le parcours de soin : étape par étape
En France, l’accès à l’IVG est possible à condition de suivre un parcours de soin précis.
La procédure débute par une consultation d’information auprès d’un médecin, d’une sage-femme ou d’un centre de santé sexuelle. Durant ce premier échange, le praticien expose les différentes méthodes disponibles, les lieux d’intervention possibles ainsi que les effets secondaires potentiels. Un dossier guide est alors remis afin de lui permettre de disposer de toutes les informations nécessaires. Si un professionnel refuse de pratiquer l’acte, la loi l’oblige à orienter immédiatement la personne vers une structure adaptée. Un entretien psycho-social est systématiquement proposé lors de cette phase : s’il demeure facultatif pour les majeur.e.s, c’est une étape obligatoire pour les mineur.e.s.
La validation de la démarche intervient lors d’un second temps consacré au recueil du consentement écrit. La législation actuelle ne prévoit plus de délai de réflexion minimal. C’est à ce stade que se fixe le choix définitif de la méthode, en fonction du terme de la grossesse.
Souvent situé directement sur le campus, le SSE (service universitaire de santé étudiante) est souvent le premier point de contact vers lequel un.e étudiant.e peut se tourner en toute confiance. Les professionnels du centre de santé peuvent assurer le diagnostic de grossesse et accompagner les personnes dans leur décision de poursuivre ou non celle-ci. Au-delà de l’orientation, le service propose une offre de soins complète incluant la prescription de contraception, la gestion de la contraception d’urgence et le traitement des infections sexuellement transmissibles. En fonction des besoins spécifiques, les équipes du SSE peuvent rediriger les usagers vers des consultations spécialisées en gynécologie ou en sexologie. Le SSE offre un cadre rassurant et gratuit, évitant les déplacements complexes et permettant une prise en charge rapide, coordonnée avec le rythme de la vie universitaire. Pour celles et ceux qui préfèrent une structure extérieure ou qui nécessitent une intervention instrumentale, le SSE assure une orientation immédiate vers des partenaires de confiance comme le Planning Familial ou les centres hospitaliers référents.
3. Les défis spécifiques à la vie étudiante
Plusieurs difficultés liées à l’IVG constituent un poids pour les étudiant.e.s souhaitant y avoir recours. Tout d’abord, la procédure d’avortement peut entraîner des complications dans l’organisation de leurs études car iels sont susceptibles d’être absent.e.s lors de cours ou d’examens. En effet, la procédure d’IVG comporte plusieurs étapes, dont des examens préalables visant à confirmer la grossesse et à en déterminer la durée. Des examens sanguins peuvent également être réalisés afin de permettre une anesthésie générale dans le cas d’une IVG instrumentale. À cela s’ajoutent l’intervention elle-même, les examens médicaux post-IVG destinés à vérifier que la grossesse est bien interrompue, ainsi que la consultation psychosociale obligatoire pour les mineur.e.s. L’ensemble de ces démarches peut poser des difficultés, notamment en période d’examens ou lorsque l’étudiant.e ne peut être présent.e en cours. Justifier ces absences implique parfois de devoir évoquer une situation intime, pouvant être vécue comme douloureuse, et place ainsi l’étudiant.e dans une position inconfortable. Même s’il est possible de demander un certificat médical pour justifier une absence en invoquant une intervention médicale, cela ajoute des contraintes susceptibles de créer des réticences ou des complications supplémentaires.
Par ailleurs, pour les étudiant.e.s étrangèr.e.s, le poids psychologique peut être encore plus important. Face à l’éloignement physique, iels peuvent faire face à un isolement géographique, où éloigné.e.s de leurs familles ou de leurs proches, iels peuvent subir un sentiment de solitude d’autant plus conséquent. Même si une consultation psychosociale est, selon IVG gouv, systématiquement proposée et même obligatoire pour les mineur.e.s, encore faut-il qu’il n’existe pas de barrière linguistique. De plus, malgré cet accompagnement, le soutien ne peut égaler celui apporté par l’entourage proche.
Un des derniers défis les plus contraignant est l’aspect financier. Bien qu’il semble relever uniquement de la dimension économique, il a également un impact psychologique important car il peut facilement devenir une contrainte majeure. En France, l’IVG médicamenteuse comme chirurgicale est remboursée à 100% par l’Assurance Maladie, et ne nécessite aucune d’avance de frais ni pour l’acte en lui-même ni pour les examens médicaux associés. Cependant, peuvent s’ajouter des frais annexes comme les transports (si nécessaire) et parfois des coûts pharmaceutiques pour certaines prescriptions de médicaments. Les étudiant.e.s sont par conséquent plus limité.e.s que ce qu’il ne paraît, même si des accompagnements et des dispositifs sont mis à leur dispositions afin de les suivre dans la procédure.
4. Briser les tabous et la désinformation
Il est important de rappeler que l’IVG est avant tout un acte médical légal et encadré en France depuis 1975. En 2024, 251 270 IVG ont été réalisées en France, selon la DREES, et le taux de recours à l’IVG s’établit ainsi en 2024 à 17,3 IVG pour 1 000 femmes âgées de 15 à 49 ans. Autrement dit, l’IVG concerne une part significative de la population, ce n’est donc pas une exception mais un soin courant et un droit qui implique de permettre aux personnes d’être informé.e.s, sans pressions psychologiques ou morales, notamment par des techniques de désinformation. Pourtant, la stigmatisation et les tabous sont souvent les premiers freins à l’intervention, notamment chez les étudiant.e.s, ce qui contribue souvent à l’isolement de la personne concernée et au retardement de ses démarches.
Utiliser Internet est désormais pour la plupart d’entre nous, le premier réflexe face à une situation inattendue ou méconnue, toutefois il faut rester très prudent face aux sites et aux contenus de désinformation présents sur les différentes plateformes. Le rapport Mobilisation anti-avortement en France. Quand les réseaux sociaux menacent le droit à l’IVG publié en janvier 2024 par la Fondation des femmes et l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) révèle que sur Instagram, un cinquième des reels les plus recommandés sur l’avortement contiennent des fausses informations, des contenus promouvant des styles de vie tradwife ou des données erronées sur la contraception. Les auteurs expliquent : “Une grande partie de ce contenu semble destiné à décourager les utilisateurs de recourir à l’avortement et à semer le doute sur la sécurité des traitements médicaux utilisés lors d’un avortement, […], notamment avec de nombreuses affirmations trompeuses sur la souffrance présumée du foetus avorté, sur les effets secondaires de l’IVG et des déscriptions erronées de la procédure d’IVG”.
Plus alarmant encore, le rapport indique que sur Facebook France, parmi 135 publications à contenu dissuasif sur l’IVG, près de 40 % ont atteint des 13-17 ans. Les plateformes elles-mêmes y trouvent un intérêt financier : Meta aurait gagné environ 43 750 euros grâce aux 199 publicités anti-IVG diffusées sur Facebook entre mai 2022 et juin 2023.
Derrière certains sites d’apparence informative se cachent des plateformes militantes, conçues pour dissuader les personnes de recourir à l’IVG. Par exemple, des forums de « soutien », des témoignages artificiels ou encore des numéros verts sont parfois tenus par des opposants à l’avortement. Pour pallier à cela et en complément de la création d’un numéro vert national d’information (0 800 08 11 11), et du site ivg.gouv.fr, qui apportent des informations fiables, le délit d’entrave numérique à l’IVG a été adopté en 2017 pour pénaliser la diffusion d’allégations trompeuses dans un but dissuasif sur les caractéristiques ou les conséquences médicales d’une IVG. Bien que ce soit une avancée importante, la loi montre tout de même ses limites : douze mois après son adoption, aucune plainte n’avait encore été déposée, et les sites visés figuraient toujours en bonne place sur les moteurs de recherche.
5. Témoignages
Derrière les chiffres et les textes de loi, l’IVG c’est aussi de nombreuses trajectoires individuelles, souvent silencieuses. L’IVG reste un sujet dont on parle peu et c’est dans l’objectif de sensibilisation et de dé-tabou qu’une étudiante a anonymement accepté de revenir sur son expérience avec nous, pour que d’autres se sentent moins seul.e.s face à cette décision.
Contexte
- Quel âge avais-tu ? / En quelle année d’études étais-tu à ce moment-là ?
J’avais 18 ans, je venais de faire ma rentrée en L1, c’était la fin de l’été et le début de l’année scolaire.
Le parcours pratique
- Est-ce que les démarches t’ont semblé accessibles et claires, ou au contraire compliquées à comprendre ?
Oui, les démarches m’ont semblé claires et accessibles. En trois heures, j’avais tous mes rendez-vous de pris, ce qui est rassurant surtout que je ne partais de rien. De plus, les professionnels de santé étaient vraiment compréhensifs et attentifs.
- Est-ce que cela a eu un impact sur tes cours ou tes examens ? As-tu dû justifier tes absences ?
J’ai eu de la chance, c’était encore seulement le début des cours donc je n’ai pas eu à justifier mes absences et l’impact sur mes cours a été limité parce que je ne travaillais pas encore vraiment à ce moment-là, heureusement.
- Est-ce que l’aspect financier a été un obstacle, même partiellement ?
Non, du tout, tout était gratuit.
Le vécu émotionnel
- Comment as tu vécu le fait de traverser cela en étant étudiante, avec ce rythme de vie particulier ?
Comme c’était le début de l’année, j’ai pu vivre le fait de traverser tout ça paisiblement même en tant qu’’étudiante puisque le rythme était encore léger. J’ai eu le temps de m’occuper de ça physiquement et mentalement, ce qui m’a permis de vite m’en remettre. Je pense que ça m’a réellement aidé d’avoir ce vrai temps pour moi et je le souhaiterais à tous les jeunes dans ma situation.
- Tu en as parlé à des proches ? Tu t’es sentie soutenue ? As-tu eu accès à un accompagnement psychologique, et si oui, est ce que ça t’a aidée ?
Oui, j’en ai pas mal parlé autour de moi. J’ai été très soutenue. Une aide précieuse en partie grâce à laquelle je n’ai pas ressenti le besoin d’un accompagnement psychologique. Après, le personnel médical a vraiment été super pour le moment.
- Y a-t-il des choses que tu aurais aimé savoir avant, ou que tu aurais voulu que ce soit différent ?
J’aurais aimé savoir que la pilule du lendemain ne marche pas en période d’ovulation. Je n’avais pas remarqué et je ne trouvais pas ça clair. Même si ça peut être logique pour certains, je ne trouve pas ça évident.
Message à d’autres étudiantes
- Qu’est-ce que tu dirais à une étudiante qui se retrouverait dans la même situation aujourd’hui ?
Je lui dirais d’en parler, qu’il ne faut pas traverser ça toute seule. Également que ce n’est pas une honte et que c’est même une pratique plus courante que ce qu’on le pense. Il n’y a ni tabou ni honte à avoir !
Parallèlement, une étudiante à elle témoigner sur le site : ivg-contraception-sexualites.org Un message fort que nous nous permettons de vous retranscrire ci-contre :
A la suite d’un accident de contraception, Maya, jeune étudiante s’est retrouvée confrontée à cette situation. Sans moyens financiers et en plein dans ses études, sa décision a été rapide. Elle décrit alors un parcours médical rassurant, des soignants à l’écoute à chaque étape et un post-IVG médicamenteux sans complications majeures. Malgré, quelques douleurs et légers saignements, elle insiste surtout sur la dimension émotionnelle. Même bien entourée et sans douleur physique importante, l’expérience reste éprouvante, stressante, et déstabilisante. Pour elle, ce sont les consultations psychologiques au Planning Familial qui l’ont aidée à traverser cette période. Aujourd’hui, elle dit aller bien et assumer pleinement son choix. Son message aux étudiantes dans la même situation : « Ne panique pas, tu n’es pas seule. Tout peut bien se passer ! »
Ces témoignages ne sont pas une exception. Qu’il s’agisse de la difficulté à trouver les bonnes informations, de la charge de devoir gérer cela, parfois en plein semestre, ou simplement du besoin d’être accompagnée sans jugement, de nombreuses étudiantes traversent des situations similaires dans l’isolement.
Si besoin, n’hésitez pas des ressources existent : le Service de Santé Étudiante, le Planning Familial, ou encore le numéro vert national gratuit et anonyme 0 800 08 11 11, disponible 7j/7.
- https://ivg.gouv.fr/le-droit-lavortement
- https://www.ameli.fr/assure/sante/devenir-parent/grossesse/ivg/ivg-delais-france
- https://appfine.fr/search-appointments/e/Paris/SSE_-_Service_de_Sante_Etudiante_-_Universite_Paris_1_Pantheon-Sorbonne/MTkxMDMy
- https://ivg.gouv.fr/en-pratique-comment-faire-pour-avorter
- https://u-paris.fr/service-sante/sante-sexuelle/
- https://www.planning-familial.org/fr/cout-et-remboursement
- https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/vosdroits
- https://ivg-contraception-sexualites.org/temoignage-ivg/
Rédactrices : Leticia CORREIA CAMPOS, Kenza MICHEL SYLVAIN, Faustine MICHON et Guillemette NICOLE GUILBERT.