“ballad of the brown girl”,  Once – Alice Walker

Par Johanna Mazzerbo

“Ballad of the brown girl”,  Once – Alice Walker

Un poème à la fois d’une beauté et d’une violence qui ne laissent pas indifférent.e : une jeune femme, qu’on ne peut se figurer tant elle est caractérisée par l’anonymat, un avortement, un médecin intrusif, un métissage compliqué, un suicide — bien qu’aucun de ces mots ne soient jamais explicitement mentionnés. Les mots, implicites et suggestifs, défilent dans un rythme saccadé, haché, à travers des vers composés de deux ou trois mots tout au plus, pour composer une œuvre dense et énigmatique. On lit le désespoir d’une femme qui cherche à avorter, coincée entre le poids des mœurs, de l’opinion publique, dont les paroles du médecin sont caractéristiques, « you should want it », « vous devriez le vouloir (l’enfant, la maternité)», et le fardeau de l’héritage culturel, ethnique, interne à la famille, porté par les quatre derniers vers : «une fille métisse a-t-elle un jour ramené à son père noir un bébé blanc ? ». L’accent est mis sur la défiguration de la jeune femme : dès les premiers vers, la tentative de description par la voix poétique s’attarde sur la privation d’identité de cette jeune fille qui a ni nom, ni âge. Et au fil des vers, le contrôle de son propre corps lui échappe, jusqu’à ce que la mort le lui dérobe, et la défigure alors. Son parcours est rythmé par des hommes à chaque étape, de son médecin à son père.

L’autrice, Alice Walker, écrivaine afro-américaine et militante féministe contemporaine, tente de saisir la difficulté d’identification liée au métissage. Le personnage central du poème porte un double fardeau, celui d’être femme et celui d’être racisée, et plus précisément métisse. Ces deux seuls éléments caractéristiques de la jeune femme sont lourds d’implications sociétales, que ce soit le conditionnement et la prédisposition supposée à la maternité, ou la sacralisation de la filiation. De façon plus générale, ce poème orbite autour d’un enjeu crucial : le droit d’une femme à disposer de son corps. Le jeune âge supposé de la jeune fille laisse à désirer quant à son consentement sur le rapport sexuel qui a résulté en une grossesse. Ce viol et le refus du médecin de pratiquer l’avortement sont deux formes de privation de la jeune fille de son corps : elle n’a finalement de droit à disposer de son corps que dans la mort.

Cet article n’engage que son autrice

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *