Par Marie Lebrun
L’invisibilisation des femmes pauvres : hier, aujourd’hui, demain ?
Ce projet de visioconférence a été pensé et voulu par des étudiantes de l’Antenne ATD Quart Monde et de l’Antenne UN Women – SONU, agissant respectivement pour l’éradication de la pauvreté et l’émancipation des femmes. ATD Quart Monde est un mouvement fondé par le père Joseph Wresinski en 1957 en ayant pour volonté de lutter activement contre la pauvreté et de redonner de la dignité à chacun-e.
Intervention de Michèle Grenot, historienne et membre du mouvement ATD Quart Monde : On peut être invisibilisé parce qu’on est pauvre et parce qu’on est femme. Un moment fort émerge alors dans les années 1970 où une ère nouvelle sonne pour les femmes, prenant conscience de leurs droits au niveau national et mondial. Mais toutes les femmes ne peuvent pas le faire, et ATD Quart Monde a été témoin que les assignations de genre ont aussi pesé sur les plus pauvres. Par ailleurs, reconnaitre les femmes pauvres comme victimes, c’est aussi nier leur capacité de savoir et de résistance à ces états de fait.
Les prises de paroles qui vont suivre sont portées par quatre femmes formant un groupe de travail interdisciplinaire :
- Diane Roman: juriste, spécialiste du droit public, du droit social, des discriminations, du genre et de la pauvreté.
- Michelle Perrot : historienne émérite, spécialiste de l’histoire des dominé-e-s
- Naomi Anderson : volontaire permanente à ATD Quart Monde d’origine jamaïcaine, anglophone, qui a été très proche de mouvements ayant travaillé sur comment donner à voir les plus démunis, notamment avec une campagne photo The roles we play : recognising the contribution of people in poverty, publié par ATD Quart Monde.
- Moraene Roberts : militante au sein d’ATD Quart Monde, décédée le 12 janvier dernier. Son intervention a donc été préenregistrée et insérée dans la visio-conférence.
Partie I : Interventions des oratrices
- Michelle Perrot
Cette épidémie du coronavirus, d’une certaine manière, fait apparaître la condition et l’action des femmes pauvres habituellement invisibles. Ces femmes pauvres sont souvent sujettes à davantage de violences, les difficultés quotidiennes rendant cette violence plus importante que ces femmes subissent. Ces femmes pauvres sont cependant actives, et il convient de souligner l’action de leur travail.
L’invisibilité des pauvres est un fait qui existe depuis des siècles. Or il y a un silence particulier sur les femmes. Une différence de genre se constate dans la visibilité dans l’Histoire. Les femmes pauvres se trouvent au confluent de deux invisibilités : l’invisibilité des pauvres dans l’Histoire et de l’invisibilité des femmes. Il faut par exemple attendre 1924 pour que les filles passent le même baccalauréat que les garçons. Les femmes doivent d’abord être instruites, afin qu’elles puissent avoir un travail professionnel où elles soient reconnues.
A la fin du 19ème siècle, ces femmes pauvres, souvent seules ou veuves, travaillaient chez elle, gagnaient des salaires de misère et se nourrissaient très mal. Dans les années 1970 et 1980, le mouvement de mai 68 a eu pour effet d’attirer l’attention sur les « marges », les « périphéries » sur les pauvres. Tout un mouvement historiographique a voulu rompre le silence et donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. L’Histoire orale s’est alors développée comme une manière d’inviter ces femmes à raconter oralement leur histoire et témoigner de leur pauvreté. Une parole s’est ainsi faite et une histoire a commencé et continue à se faire pour les femmes pauvres. Le père Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart monde, était d’ailleurs très conscient de l’histoire orale.
Il est d’autant plus difficile d’être pauvre quand on est une femme car les femmes et filles étaient historiquement nécessaires à la maison, n’étaient pas encouragées à aller à l’école. Elles sont en proie à une misère économique, culturelle et de leurs corps car elles peuvent aussi être violentées. A cela s’ajoute les problèmes de contraception, car c’est un sujet peu évoqué dans les familles pauvres. Dès lors, des jeunes filles enceintes peuvent se retrouver abandonnées et sont d’autant plus vulnérables. Il faut également souligner le problème de la santé dont on parle peu. Les femmes pauvres n’osent pas aller consulter de médecin.
Cependant, il ne faut pas être totalement pessimiste. Ces femmes font preuve d’une ingéniosité extraordinaire pour procurer à leurs enfants à manger, des vêtements, s’assurer qu’ils aillent à l’école, elles-mêmes n’ayant parfois pas eu cette chance. L’invisibilité des femmes pauvres est un fait historique, qu’il faut rendre visible. Nous vivons aujourd’hui des circonstances difficiles, nous savons que la crise économique va être rude et que les familles pauvres vont pâtir des effets de celle-ci. Il y a toutefois comme dans toute époque des opportunités. De nos jours, les femmes pauvres sont davantage visibles. Elles écriront ainsi une page importante de la visibilité des femmes pauvres qui doivent sortir de ce silence.
- Diane Roman
Le terme de care en anglais n’a jamais trouvé de traduction adéquate en français (désignant à la fois le fait de soigner et de faire attention à autrui). L’intervention du personnel soignant dans la crise sanitaire que nous traversons met en lumière ce travail de care largement invisibilisé, car principalement fourni par les femmes. Cette prise de parole entend proposer une analyse juridique ouverte à des problématiques sociologiques et économiques.
La deuxième vague du mouvement féministe dans les années 1970 a pour slogan « care is burden » que l’on traduit par « le soin, la sollicitude est un fardeau », puisqu’il n’est pas également partagé, et pèse principalement sur les femmes. Il faut par exemple souligner l’inégal investissement domestique. Le travail domestique fourni par les femmes n’est pas chiffré, et n’a pas de valeur marchande. Le travail domestique a toutefois une valeur économique.
Magdalena Sepulveda a rédigé un rapport publié à l’ONU qui étudie l’enjeu du travail domestique sous l’angle des droits fondamentaux. Les rôles de genre se retrouvent dans tous types de société, sont en cela universels et entraine une violation des droits humains tel que le droit à la sécurité sociale, le droit à l’éducation pour les fillettes qui sont déscolarisées, etc. Tout cela a des répercussions sur la croissance économique et représente une entrave à l’égalité des genres, accentuant la vulnérabilité des femmes pauvres. Reconnaître le travail domestique devrait alors être une obligation étatique car il s’agit d’une responsabilité sociale devant être partagé entre femmes et hommes. Les dispositifs de politiques publiques pourraient être aménagés pour permettre une meilleure redistribution du travail domestique. Tout se joue très tôt dans les premières années de vie des enfants, c’est donc autour du congé parental que commence la réflexion. Autre exemple d’inégalité, les retraites des femmes sont très largement inférieures à celles des hommes. Or il faut assurer une meilleure protection contre la pauvreté des femmes retraitées.
- Moraene Roberts
Il est très important d’affirmer que la pauvreté est un acte de violence, créant un cycle de violence dans lequel une personne vit, laquelle voit ses droits bafoués. Le cycle de colère, de fureur et de rejet des pauvres recommence alors. Elle demande de mettre fin aux idées reçues qui circulent à l’encontre des pauvres et nous invite à aller à leur rencontre et dialoguer. Il est important que les personnes vivant dans la pauvreté aient la possibilité de montrer ce dont elles sont capables. Elles déclarent ne pas vivre mais seulement exister. La plupart des parents de familles pauvres souhaitent que leurs enfants aient une meilleure éducation et de meilleures perspectives d’emploi, mais on leur refuse toujours selon elle. Moraene Roberts interpelle sur les conditions de précarité à laquelle les personnes vivant dans la pauvreté sont exposées.
- Naomi Anderson
Si les hommes et les femmes peuvent avoir des expériences similaires dans la pauvreté, certaines expériences vécues par des femmes peuvent être singulières. Il faut donc reconnaître ces différences pour éradiquer la pauvreté. Les allocations universelles sont par exemple impactées par le genre. Alors qu’il est supposé aider les personnes, le système de sécurité sociale complique la possibilité pour les femmes pauvres d’échapper à ces situations. Se rendre à la banque alimentaire est par exemple une source de honte pour nombre d’entre elles. Les femmes vivant dans la misère souffrent d’un manque de considération.
« C’est dur d’être une femme. » Lors de sa prise de parole, Naomi Anderson évoque la question des violences domestiques et de la pauvreté menstruelle. Il est important si nous voulons créer un monde plus équitable que tout le monde puisse trouver sa place. Elle souligne l’importance de l’opinion de ces femmes pauvres dont les mouvements féministes ne parlerait que trop peu. Pour elle, pour ne pas échouer, il faut inclure leurs voix. Reconnaître le courage de ces femmes qui s’impliquent et s’expriment publiquement lui a d’ailleurs, d’une certaine manière, donné du courage à elle aussi.
Partie II : Questions-Réponses entre le public & les intervenantes
- Michèle Grenot :
- Que voulez-vous dire quand vous parlez d’« assignation genrée des rôles » ?
> Exemple de la femme considérée comme responsable de ses enfants et l’homme comme ayant l’autorité pour apporter un salaire, une forme de sécurité. Cette assignation genrée des rôles fait que l’on responsabilise beaucoup l’homme au-delà de ce qu’il peut faire en réalité, et inversement pour la femme, qui peut se retrouver seule à élever ses enfants. Donc on demande beaucoup à ces hommes et femmes sans comprendre leur réalité de vie. Et pour remédier correctement à la situation, il faut comprendre ces questions de genre.
- Michelle Perrot :
- Question 1 : quelle est la conséquence du fait que certaines histoires ne soient pas connues, ni communiquées, quelles sont les conséquences pour les personnes et pour la société ?
- Question 2 : l’invisibilité des femmes et celle des pauvres dans l’histoire ne sont-elles pas liées parce que les femmes pauvres sont justement représentatives du sort réservé au peuple ?
- Question 3 : pourquoi une femme pauvre est-elle plus « vulnérable » qu’un homme pauvre ? De quelle vulnérabilité parle-t-on ?
> Les femmes pauvres sont vulnérables, mais le fait qu’elles soient femmes ajoute encore de la vulnérabilité. Autrement dit, il y a une intersection entre le fait d’être femme et le fait d’être pauvre. La force physique par exemple est un problème pour elles, la violence qu’elles rencontrent, le fait que généralement ce sont elles qui doivent assumer les enfants. Regardons par exemple la situation des familles monoparentales. Dans les milieux pauvres, celles-ci sont gérées à 80% par des femmes. Le fait d’être femme accentue encore cette pauvreté et ces femmes ont cette charge de la maternité. Il y a un effet de genre sur la pauvreté.
- Diane Roman :
- Question 1 : les travaux scientifiques sur le « care » sont-ils réalisés majoritairement par des femmes ?
> Les travaux sur le « care » émanent majoritairement d’universitaires femmes. Généralement, dans les mouvements féministes on trouve malheureusement qu’une majorité de femmes, ce qui est regrettable car l’égalité concerne à la fois les hommes et les femmes.
- Question 2 : quels sont les moyens concrets de réduire ces inégalités dans la répartition de la gestion des tâches domestiques ?
> Pour faire en sorte que l’égalité se retrouve y compris dans le partage domestique, si nous répondons en tant que juriste, nous pouvons nous intéresser à la façon dont les politiques publiques sont conçues et mises en oeuvre. Pour les dispositifs prévoyant une égalité formelle, c’est-à-dire bénéficiant aux femmes comme aux hommes. La façon dont ces dispositifs vont s’appliquer va avoir des impacts différents selon que l’on soit homme ou femme. Si nous prenons un exemple pour l’illustrer, la loi prévoit que le nom de famille d’un enfant à la naissance peut être le nom des deux parents, comme le nom du père ou de la mère. Les parents disposent d’une liberté de choix. Ce que l’on voit concrètement, c’est qu’alors qu’un dispositif prévoie une égalité formelle des deux parents, on constate que plus de 90% des enfants portent le nom du père. Ces dispositifs contribuent alors à reproduire des inégalités et des stéréotypes de genre traversant la société. Dès lors, la solution peut être de prévoir des dispositifs incitatifs en faveur des pères, favorisant l’investissement paternel, notamment sur la question de l’allongement du congé paternité, qui pourrait permettre à terme une meilleure égalité femmes-hommes.
- Naomi Anderson :
- Question 1 : Comment les femmes réussissent-elles à résister à tout ce contrôle, toutes ces injonctions de la société ? How women manage to resist to all this control, all these injunctions of society?
> Je pense tout d’abord que lorsque l’on nait pauvre, on nait avec une capacité de résilience pour faire face à la violence à laquelle on est exposé. Les femmes pauvres se doivent de l’être, car il n’y a pas beaucoup d’autres options pour elles. Et je trouve que c’est une capacité de résistance effective quand les femmes se regroupent ensemble pour s’entraider à surmonter la situation difficile qu’elles traversent.
- Question 2 : Comment refuser collectivement cette tendance à l’invisibilisation des femmes ? How can we collectively reject this trend towards women invisibilization?
> Le moyen le plus concret est de s’assurer que les femmes pauvres aient des espaces où elles puissent parler de leurs expériences. Le mouvement féministe a œuvré à ce que les femmes disposent d’espaces pour parler où les hommes parlent traditionnellement. L’enjeu est le même pour les femmes vivant dans la misère. Nous devons créer des espaces pour elles.
- Question commune à toutes les oratrices :
Que penser de la place des femmes pauvres dans le mouvement féministe actuel en France ? Comment faire en sorte que leur voix, leurs expériences de vie, soient prises en compte ?
> Réponse de Michèle Grenot : c’est un combat qui est encore largement devant nous et cette visioconférence avait cette ambition de faire entendre indirectement par Naomi la voix des femmes pauvres. Il y aura d’ailleurs un autre événement labellisé par ONU Femmes France qui sera organisé sous forme d’Université populaire Quart Monde sur ce thème-là, où des femmes pourront s’exprimer et seront entendues dans ce même cadre de forum citoyen.
Si vous souhaitez consulter la visioconférence, sachez qu’elle est toujours disponible en replay sur la chaîne YouTube de l’IHMC avec le lien suivant :
En vous souhaitant une bonne écoute !
Cet article n’engage que son autrice
