Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste !, Marie Portolano et Guillaume Priou, 2021

Par Marie Lebrun

« Je suis Marie Portolano, je suis journaliste de sport et aujourd’hui, je vais vous raconter une face cachée de mon métier. » – Co-réalisatrice.

Aussi nécessaire qu’effarant, ce long-métrage documentaire au titre provocateur fait état du poids des violences sexistes et sexuelles qui pèsent au sein du milieu du journalisme sportif.  

Présentatrice de télévision et journaliste de sport, Marie Portolano a choisi de donner la parole à plusieurs de ses consœurs, qui se confient à elle librement et en toute sincérité. Ayant aussi vécu des situations dérangeantes, Marie Portolano est allée recueillir les témoignages de plus d’une quinzaine de journalistes sportives issues de grandes chaînes de télévision telles que TF1, Canal+, France Télévisions, BeIN Sport mais aussi de Radio France ou encore du journal L’Équipe. Parmi ces femmes journalistes, nous pouvons citer Nathalie Iannetta, Estelle Denis, Frédérique Galametz ou bien Isabelle Moreau.

Il y a encore quelques décennies, la présence de femmes au sein d’émissions sportives étonnait et ces dernières souffraient d’un manque criant de représentation. Malgré un premier tournant au cours des années 1990 où des femmes se mettent à écrire des papiers sur le sport dans certains journaux, il faut attendre les années 2010 pour que s’opère un deuxième virage. Le monde du journalisme sportif est néanmoins toujours marqué par une surreprésentation masculine où une méfiance persiste à l’égard des femmes, bien souvent victimes de condescendance et de mépris de la part de leurs homologues.

Dans ce documentaire, Marie Portolano y dénonce donc le sexisme ordinaire de ce milieu. Elle s’attaque d’une part aux commentaires désobligeants qui proviennent du public et des téléspectateurs et, d’autre part, aux discours et aux comportements inappropriés qui surviennent au sein même des rédactions. La réalisatrice démontre de façon accablante ce qu’ont vécu et que vivent encore de trop nombreuses journalistes. Cela peut se manifester par des situations de harcèlement, des commentaires vulgaires et sexistes reçus sur les réseaux sociaux, des menaces de viol et de mort réitérées, mais aussi des remarques misogynes et des gestes déplacés faits par des collègues de travail, voire des supérieurs hiérarchiques, dont certains vont jusqu’à commettre des agressions sexuelles et restent impunis. Il y a de quoi s’indigner de ce problème systémique, n’est-ce pas ?

Comme le rappelle à juste titre l’une des journalistes interrogées : « La souffrance des femmes existe, elle est légitime. »

Dès leurs premiers pas, certaines relatent des débuts difficiles en raison des codes existants. Qu’il s’agisse de Charlotte Namura, Lucie Bacon, Vanessa Le Moigne, Amaia Cazenave, Laurie Delhostal, Cécile Grès, Margot Dumont, Tiffany Henne ou encore Isabelle Ithurburu, toutes en ont fait les frais.

Agrémenté par des images d’archives datant des années 1970 ou 1980, ce long-métrage peut compter sur l’analyse de la sociologue Catherine Louveau, spécialiste en matière de sport et de genre, et couvre une diversité de thématiques :

Harcèlement

Il est important d’en parler, de trouver de l’aide et que ces actes soient sanctionnés tels que les remarques à caractère sexuel.

Sexisme ordinaire

Une prise de conscience générale est fondamentale quant à ce sujet qui reste encore trop prépondérant dans ce milieu.

Cibles

Une large partie des journalistes sportives subissent les retombées de leur exposition médiatique sur les réseaux sociaux, où un flot d’insultes est diffusé à leur encontre en permanence. Critiquées sur leur physique, les journalistes qui passent à l’antenne sont grandement sexualisées et décrites comme des femmes-objets.

Le syndrome de l’imposteur

Ce dernier se caractérise par le sentiment de ne pas mériter ce que l’on a. Il s’agit d’une forme de modestie poussée à l’extrême consistant à nier la propriété de tout accomplissement personnel. Autrement dit, c’est une tendance à attribuer son succès à des éléments extérieurs comme le hasard, la chance ou des circonstances particulières. Les journalistes qui témoignent dans ce film s’interrogent alors : sont-elles ici parce qu’elles sont des femmes ou parce qu’elles sont compétentes ? Ont-elles décroché ce poste parce qu’il faut respecter des quotas ?

Le piège de la potiche

Cela fait référence à la crainte d’être là pour faire joli, incarner « l’atout charme » pour répondre aux besoins de « féminiser » la chaîne de télévision par exemple.

Évidemment incompétence

Les femmes journalistes n’ont pas le droit à l’erreur, sous peine de se risquer au lynchage public. Soupçonnées d’incompétence, nombre d’entre elles ont le sentiment de devoir convaincre, de faire leurs preuves, car peu de hauts responsables acceptent malheureusement de faire confiance à l’expertise d’une femme.

Ainsi, Mary Patrux, journaliste chez BeIN Sports, le résume elle-même : « Je me suis battue pour avoir un concours, rentrer dans une école, en sortir et être choisie pour entrer dans une rédac, et je dois encore convaincre de mes compétences ? ».

La parole

En avril 2020, Clémentine Sarlat, ancienne journaliste de Stade 2, fustige l’ambiance de travail insidieuse et la culture sexiste qui règne au sein du milieu du journalisme sportif. Animée par la culpabilité de ne pas avoir parlé plus tôt, elle décide d’ouvrir la voie en témoignant dans la presse à propos de son expérience à France Télévisions. A la suite de ses révélations, d’autres décrivent l’enfer vécu dans d’autres rédactions, et une enquête interne à France Télévisions a été ouverte, à l’initiative de Delphine Ernotte, présidente du premier groupe audiovisuel français, entraînant le licenciement de trois journalistes du service des sports.

Prendre le dessus 

Il y a très certainement un rôle à jouer dans l’éducation, afin qu’à l’avenir, une fille puisse jouir des mêmes droits et des mêmes opportunités qu’un garçon. Des groupes de parole ont depuis été créés pour signaler les comportements inappropriés et les femmes interrogées soulignent l’évolution d’une nouvelle génération de journalistes. Pour que les choses continuent à changer durablement tout comme la considération à l’égard des journalistes sportives, ces dernières suggèrent d’embaucher des femmes pour des postes à responsabilité.

A l’occasion de la libération de la parole qu’a suscité le témoignage de Clémentine Sarlat, les journalistes féminines de l’Équipe ont par exemple déclaré : « Nous, femmes journalistes de L’Équipe, leur apportons notre soutien et saluons leur courage. C’est grâce à ces prises de parole que (…) ceux qui en sont témoins réagiront, que celles qui en sont victimes ne se tairont plus, que des responsables ne fermeront plus les yeux et que leurs auteurs ne se sentiront plus intouchables. »

Distribué par Canal+, il est toutefois regrettable que la chaîne n’ait pas fait le choix de diffuser la première version du documentaire. A la demande de sa Direction des sports, des séquences, pourtant essentielles, ont en effet été coupées au montage, telles que celle où Marie Portolano confronte Pierre Ménès aux faits d’agressions sexuelles qu’elle lui reproche. 

Des mécanismes restent donc à déconstruire. Tout l’enjeu futur est de parvenir à dénoncer les comportements dégradants, inappropriés et condamnables à l’encontre des femmes journalistes qui perdurent au sein des instances médiatiques afin qu’ils cessent, une bonne fois pour toutes, car comme le rappelle très justement Marie Portolano :

« Le combat sera gagné quand il sera devenu inutile d’en faire un film. »

Vous pouvez consulter cette courte vidéo où la réalisatrice nous parle du documentaire : https://www.youtube.com/watch?v=CFooPASV5a0

Si vous souhaitez le visionner dans son intégralité, nous vous invitons à cliquer sur le lien ci-dessous : https://www.canalplus.com/sport/je-ne-suis-pas-une-salope-je-suis-une-journaliste/h/15859178_50001

Il est disponible jusqu’au 5 juin 2021.

Cet article n’engage que son autrice.

CC: image provenant de la présentation du documentaire par Marie Portolano , publiée sur la chaîne Youtube « Boîte Noire » le 17 mars 2021: https://youtu.be/CFooPASV5a0

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