L’impérialisme américain à l’épreuve de l’administration Trump

Trump at the White House

En janvier 2019, le secrétaire d’État Mike Pompeo annonçait depuis Washington la reconnaissance par les États-Unis de Juan Guaidó comme président légitime du Venezuela, avant même que celui-ci n’ait officiellement proclamé son autorité à Caracas. Dans les semaines qui suivirent, l’administration Trump durcissait les sanctions économiques contre le régime Maduro, plaçant la compagnie pétrolière PDVSA, entreprise entièrement détenue par l’État vénézuélien et seule opératrice légale du secteur pétrolier national, dans un pays qui figure parmi les premiers exportateurs mondiaux de pétrole brut, sous embargo, et le conseiller à la sécurité nationale John Bolton évoquait ouvertement, sans l’ombre d’une gêne diplomatique, la « doctrine Monroe » comme cadre d’action pour l’Amérique latine.

Cette séquence ne relève pas de l’improvisation rhétorique. Elle s’inscrit dans une tradition longue, discontinue mais persistante, par laquelle les États-Unis ont, depuis leur fondation, articulé une prétention à l’hégémonie continentale, et au-delà en la justifiant tour à tour par la destinée providentielle, la défense de la démocratie ou encore la sécurité nationale.

La notion d’impérialisme, du latin imperium, la puissance de commandement, renvoie historiquement à la domination qu’exerce un État sur d’autres entités politiques, sans nécessairement passer par l’annexion territoriale directe. Forgé au XIXe siècle pour désigner les empires coloniaux européens, le concept fut théorisé comme système par l’économiste britannique John Hobson[1], qui y voyait l’exportation des surplus de capitaux vers des périphéries exploitables, puis par Lénine dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916) comme expression inévitable du capitalisme monopoliste. Ces approches permettent de distinguer plusieurs formes d’impérialisme : territorial, économique et politique, particulièrement éclairantes dans le cas américain, marqué par un relatif rejet de l’empire colonial classique mais par le développement de formes de domination indirectes.

La tradition impérialiste américaine plonge ses racines dans deux corpus idéologiques fondateurs. La doctrine Monroe, formulée en 1823 par le président James Monroe avec l’appui de son secrétaire d’État John Quincy Adams, pose le principe de la non-colonisation de l’hémisphère américain par les puissances européennes, principe retourné qui légitime l’hégémonie des États-Unis sur les Amériques comme un droit quasi naturel. Le Manifest Destiny, expression consacrée par le journaliste John O’Sullivan en 1845, repose quant à lui sur une téléologie providentielle, et l’idée que les États-Unis seraient appelés par la Providence à étendre leur civilisation et leurs institutions à travers le continent nord-américain, voire au-delà.

De ces deux matrices doctrinales découle une tension constitutive de la politique étrangère américaine : celle entre un idéalisme républicain affirmant l’universalité du modèle américain et un réalisme hégémonique prêt à faire usage de la force pour le défendre ou l’imposer. La présente réflexion s’étend des premières décennies de la République américaine, moment de cristallisation de ces imaginaires géopolitiques, jusqu’à l’administration Trump, dont les deux mandatures (2017-2021 puis 2025 et au-delà) constituent un observatoire particulièrement révélateur des reconfigurations contemporaines de cette tradition.

La périodisation invite donc à distinguer plusieurs âges de l’impérialisme américain : un âge continental (1803-1898), un âge colonial (1898-1945), un âge hégémonique global façonné par la Guerre froide (1947-1991), une séquence unipolaire marquée par les interventions au nom de la démocratie libérale (1991-2008), et enfin une période de réaffirmation nationaliste et néo-hégémonique dans laquelle s’inscrit Trump.

Ainsi, comment la tradition impérialiste américaine se réactualise-t-elle au fil de l’Histoire, et dans quelle mesure se retrouve-t-elle reconfigurée sous l’administration Trump?

Pour répondre à cette question, nous verrons que si les fondements idéologiques de l’expansion américaine (I) se sont concrétisés dans des pratiques impériales diversifiées au long du XXe siècle (II), l’administration Trump en opère une relecture paradoxale qui, sous les traits du nationalisme isolationniste, reconduit et intensifie certains réflexes hégémoniques (III).

I. Les fondements idéologiques de l’expansion américaine

A.    Une tradition impérialiste ancrée dans le XIXe siècle

  L’impérialisme américain trouve ses racines au XIXe siècle, dans un contexte marqué par l’expansion territoriale des États-Unis et leur volonté d’affirmer leur influence dans l’hémisphère occidental. Cette dynamique s’inscrit dans l’idéologie du Manifest Destiny, selon laquelle les États-Unis auraient une mission historique, presque divine, d’étendre leur modèle politique et civilisationnel sur le continent nord-américain et au-delà. Cette vision expansionniste s’accompagne d’une volonté de réduire l’influence des puissances européennes dans les Amériques, conformément à l’esprit de la Monroe Doctrine.

Dans ce contexte apparaissent les filibusters, aventuriers ou mercenaires américains menant des expéditions privées visant à prendre le contrôle de territoires en Amérique centrale afin d’y instaurer des régimes favorables aux intérêts américains. L’exemple le plus célèbre est celui de William Walker, qui s’empare du pouvoir au Nicaragua en 1856 et tente d’y établir un régime aligné sur les intérêts américains. Cependant, son entreprise suscite une forte opposition des États d’Amérique centrale : renversé dès 1857, Walker est finalement capturé puis exécuté au Honduras en 1860, marquant l’échec de cette tentative d’expansion privée américaine. Bien que ces initiatives soient officiellement désavouées par Washington, elles illustrent l’existence d’une tradition expansionniste informelle. Elles participent également au recul progressif de l’influence européenne en Amérique centrale, les États-Unis apparaissant de plus en plus comme la puissance dominante dans la région.

B. 1898 : la naissance de l’empire américain d’outre-mer

La fin du XIXe siècle marque un tournant majeur dans l’histoire de l’impérialisme américain avec la Spanish–American War. Ce conflit oppose les États-Unis à l’Espagne et se conclut par une victoire rapide de Washington. Depuis les grandes conquêtes coloniales engagées à partir du XVe siècle, l’Espagne s’était constitué un vaste empire outre-mer en Amérique latine et dans le Pacifique, fondé sur l’exploration, la conquête militaire et l’évangélisation. Même après les indépendances latino-américaines du XIXe siècle, Madrid conservait encore plusieurs possessions stratégiques, notamment Cuba, Puerto Rico, les Philippines et Guam. À la suite du Treaty of Paris, l’Espagne cède plusieurs territoires aux États-Unis, notamment les Philippines, Puerto Rico et Guam.

La carte intitulée “Strategic Map of Our War with Spain” (1898), publiée par la War Map Publishing Company et conservée par la Library of Congress, illustre la dimension mondiale de ce conflit. Elle met en évidence plusieurs éléments importants.

D’une part, la carte montre l’extension géographique de la guerre : elle relie les États-Unis, les Caraïbes et l’Asie-Pacifique dans un même espace stratégique. Les zones mises en évidence, notamment Cuba, Puerto Rico et les Philippines, apparaissent comme des points clés des opérations militaires et navales. La présence de lignes maritimes et de distances souligne l’importance des routes navales et de la projection de puissance des États-Unis au-delà de leur territoire continental.

D’autre part, la carte met en évidence la dimension stratégique et navale du conflit. Les informations sur les flottes américaines et espagnoles ainsi que sur les mouvements de troupes montrent que la guerre est pensée dans une logique impériale globale. La représentation simultanée de l’Atlantique et du Pacifique révèle que les États-Unis commencent à se concevoir comme une puissance capable d’intervenir sur plusieurs théâtres d’opérations.

Enfin, cette carte reflète la vision américaine de la guerre : le titre évoque la lutte « pour une Cuba libre », ce qui rappelle que l’intervention américaine est officiellement présentée comme une guerre de libération face à la domination espagnole. Toutefois, dans les faits, le conflit conduit à l’établissement d’une présence politique, militaire et économique durable des États-Unis dans ces territoires.

Ainsi, cette carte constitue un document révélateur de la transformation géopolitique des États-Unis à la fin du XIXe siècle. Elle illustre le passage d’une puissance essentiellement continentale à une puissance impériale disposant d’intérêts stratégiques dans les Caraïbes et dans le Pacifique, confirmant la naissance d’un empire américain d’outre-mer à la suite de la guerre de 1898.

C. La première moitié du XXe siècle : institutionnalisation de l’hégémonie américaine

  Au début du XXe siècle, l’impérialisme américain se transforme progressivement en une politique d’influence structurée, reposant à la fois sur l’intervention militaire et la domination économique. Cette évolution se manifeste notamment à travers le Roosevelt Corollary, proclamé par le président Theodore Roosevelt en 1904. Ce corollaire affirme que les États-Unis peuvent intervenir dans les affaires des États d’Amérique latine afin de prévenir toute ingérence européenne et de garantir la stabilité politique et financière de la région. Cette doctrine légitime de nombreuses interventions américaines dans les Caraïbes et en Amérique centrale.

Parallèlement, les États-Unis développent une stratégie d’influence économique appelée Dollar Diplomacy, mise en œuvre sous la présidence de William Howard Taft (1909-1913). Cette politique vise à étendre l’influence américaine par l’investissement et le contrôle financier plutôt que par la conquête territoriale directe. En encourageant les capitaux américains à s’implanter à l’étranger, notamment en Amérique latine et en Asie, Washington consolide une forme d’« empire informel », reposant davantage sur la puissance économique et l’influence politique que sur la domination coloniale classique.

Ainsi, entre le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, l’impérialisme américain évolue d’une expansion territoriale et informelle vers une stratégie plus structurée d’hégémonie régionale et internationale, annonçant le rôle central que les États-Unis joueront dans l’ordre mondial après 1945.

II. Les évolutions de l’impérialisme américain dans la seconde moitié du XXème siècle

A. L’impérialisme américain pendant la guerre froide (1945-1989/1991) :

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis perçoivent une nouvelle menace :  l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), autre grand vainqueur de la Seconde Guerre mondiale. De 1945 à 1955, c’est le délitement de la “Grande alliance”, qui réunissaient un certain nombre d’Etats désireux de combattre l’expansionnisme nazi. Si ces Etats réussissent à surmonter leurs antagonismes fondamentaux pour abattre le IIIe Reich et le Japon, leurs divergences idéologiques allaient progressivement faire advenir un nouvel ordre mondial, marqué par un système international bipolaire scindé entre deux grands blocs. La Guerre Froide (1945-1989/1991) se caractérise ainsi par l’opposition de deux modèles à la prétention universaliste et au développement hégémonique : le capitalisme, incarné par les Etats-Unis et favorable au libéralisme économique et politique, et l’union soviétique, marqué par la centralisation du pouvoir politique, la collectivisation de l’agriculture, l’industrie lourde et la mobilisation des masses.

Dans ce nouveau contexte géopolitique, le Sud Global ainsi que le continent européen représentent des territoires qu’il s’agit, pour les deux blocs, de rallier à leur cause et leur réseau d’alliance. L’impérialisme américain évolue. Dès 1947, Henry Truman redéfinit la politique extérieure étasunienne en faisant de la lutte contre l’expansion de l’influence soviétique communiste une priorité. Cette politique d’endiguement (containment) du communisme prend plusieurs formes, allant de l’utilisation de l’arme économique (sanctions ou aides économiques aux pays alliés) aux stratégies d’ingérence directes, militaires ou politiques.

Le plan Marshall, proposé le 5 juin 1947, constitue un exemple incontournable de la mise en œuvre de l’impérialisme économique américain. Ce plan d’aide vise à reconstruire les Etats d’Europe de l’Ouest pour éviter qu’ils ne deviennent vulnérables à l’influence communiste. Cette aide, acceptée par près de 16 Etats comme la France, le Royaume-Uni et l’Italie, comprend notamment des livraisons de produits gratuits et des prêts à très faible taux d’intérêt. En réaction au coup de Prague de février 1948 (lorsque le Parti communiste tchécoslovaque, avec le soutien de l’URSS, prend le contrôle de la Tchécoslovaquie) et au blocus de Berlin en juin de la même année, pendant lequel les Soviétiques bloquent l’accès à la partie occidentale de la ville de Berlin, les Etats-Unis décident d’étendre et de renforcer leur influence en prenant en charge la sécurité de l’Europe. En 1949, c’est la naissance du Traité de l’Atlantique Nord, qui rapproche les Etats occidentaux sur la base du principe de “solidarité dissuasive”, et qui aboutit en 1950 à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), structure institutionnelle militaire et administrative, à la tête de laquelle se trouve le général américain Dwight D.Eisenhower, reflet de la domination américaine dans l’organisation.

Mais l’impérialisme américain, dorénavant structuré autour de la lutte contre le communisme soviétique, prend également la forme d’interventions militaires directes et dévastatrices. Prenons l’exemple de l’Amérique latine, véritable “arrière cours[2]” des Etats-Unis : sans qu’aucune menace communiste ne pèse sur les pays d’Amérique centrale, les Etats-Unis vont assimiler toute volonté de réforme de régimes souvent autocratiques à une entreprise de « soviétisation ». C’est pourquoi la CIA n’hésite pas à intervenir au Guatemala en 1954, à l’heure où le maccarthysme fait rage au Sénat. Le colonel Arbenz, élu Président en 1950 et désireux d’entreprendre des réformes démocratiques de gauche, est accusé de dérive communiste, et est renversé en juin 1954 au profit d’un régime dictatorial pro-américain, qui massacrera au total 200 000 personnes. Les Etats-Unis multiplient les interventions au nom de la protection du “Monde Libre” contre “l’ennemi rouge”, et ce partout dans le monde : en Corée en 1950, en Iran dès 1953, à Cuba contre Fidel Castro en 1961, au Vietnam dès 1965. L’ingérence américaine se traduit également, à défaut d’envois de soldats sur le terrain, par l’octroi d’aides économiques et l’envoi d’armes aux sympathisants qui entrent en lutte armée contre des factions proches des idéaux communistes. Par exemple au Salvador, en pleine guerre civile dès mars 1980, la Maison Blanche continue de soutenir la junte militaire au pouvoir malgré ses exactions envers la population, afin qu’elle puisse éradiquer les guérilleros communistes. Cette aide se traduit par des formations militaires, des livraisons d’équipements à flot continu, des centaines de millions de dollars apportés à l’armée salvadorienne…

Ainsi, la Guerre froide (1945-1989/1991) marque la reconfiguration d’un ordre international scindé entre deux puissances antagonistes, au sein duquel l’impérialisme américain et ses justifications évoluent.

B. La redéfinition de l’impérialisme après la chute de l’URSS

La dissolution de l’Union soviétique en décembre 1991 met définitivement fin à la bipolarité de la Guerre froide et ouvre une ère de domination incontestée des États-Unis pouvant être qualifiée de « moment unipolaire ». Cette reconfiguration est théorisée dès 1989 par Francis Fukuyama dans son article « La fin de l’Histoire ? »[3], puis développée en 1992 dans son ouvrage La Fin de l’histoire et le dernier homme. Pour Fukuyama, la victoire du libéralisme démocratique occidental sur le communisme ne marque pas seulement la fin de la Guerre froide, mais la « fin de l’Histoire » en tant que lutte idéologique majeure : le modèle de la démocratie libérale et de l’économie de marché s’impose comme l’horizon indépassable de l’humanité, condamnant les régimes autoritaires à disparaître ou à se convertir.

Cette vision triomphaliste est complétée par le concept de « moment unipolaire », popularisé par Charles Krauthammer en 1990-1991. Les États-Unis exercent désormais leur hégémonie non plus principalement par des interventions militaires massives, mais à travers des institutions internationales qu’ils contrôlent ou influencent fortement. L’OTAN s’élargit rapidement vers l’Est dans les années 1990, intégrant progressivement les anciens pays du bloc soviétique et isolant la Russie postsoviétique. Parallèlement, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale imposent le « Consensus de Washington » aux pays en transition d’Europe de l’Est, d’Amérique latine et du Sud global. Ces institutions conditionnent ainsi leurs prêts à des réformes néolibérales strictes : libéralisation des marchés, privatisations massives, austérité budgétaire et ouverture aux capitaux étrangers. En Europe de l’Est, ces mesures sont souvent appliquées de façon radicale sous la forme d’une « thérapie de choc » : une série de réformes brutales et accélérées destinées à faire passer le plus rapidement possible les anciennes économies planifiées au capitalisme de marché.

On assiste alors à une véritable croyance en la victoire inéluctable des démocraties sur les régimes autoritaires. L’impérialisme américain évolue vers des formes plus douces ou indirectes et repose désormais davantage sur le soft power, un concept défini par Joseph Nye dans les années 90, qui désigne la capacité d’un État à influencer les autres sans recourir à la force, mais plutôt par la persuasion et l’attraction. Les pressions économiques deviennent centrales, la mondialisation et les conditionnalités des institutions de Bretton Woods créant une dépendance accrue des États du Sud et des pays en transition vis-à-vis des normes américaines. Parallèlement, le leadership moral américain se manifeste par la promotion active des droits de l’homme et de la démocratie, présentée comme un gage de paix et de stabilité mondiale, s’appuyant ainsi sur la théorie de la « paix démocratique ».

Un exemple emblématique de cette nouvelle domination culturelle est la “McDonaldisation” de la société, concept développé par George Ritzer en 1993. Il décrit notamment comment les principes d’efficacité, de calculabilité, de prévisibilité et de contrôle, incarnés par les restaurants McDonald’s, se diffusent à l’échelle mondiale dans la consommation, la culture de masse, les loisirs et même les modes de vie. Ce phénomène symbolise l’exportation planétaire d’un modèle américain standardisé qui conquiert les esprits et les marchés sans recours à la force armée.

Ainsi, après la Guerre froide, l’impérialisme américain évolue d’une logique de containment idéologique vers une stratégie d’intégration libérale et de soft power, consolidant son hégémonie par des moyens économiques, institutionnels et culturels.

III. La reconfiguration des modalités d’expression de l’impérialisme (1993 à nos jours)

A. De Bill Clinton à Obama :

De Bill Clinton à Barack Obama, la politique étrangère américaine connaît une inflexion majeure au tournant des années 2000, structurée par la rupture stratégique provoquée par les attentats du 11 septembre 2001. Sous Bill Clinton, l’interventionnisme américain s’inscrivait dans une logique de « multilatéralisme sélectif », mêlant leadership global et coopération internationale, comme en témoignent les interventions dans les Balkans (bombardements sur la Serbie au printemps 1999). Toutefois, cette approche restait marquée par une certaine retenue et une volonté d’éviter les engagements militaires prolongés.

L’arrivée de George W. Bush coïncide avec une redéfinition radicale des priorités stratégiques. Les attentats de 2001 légitiment l’adoption d’une doctrine de guerre préventive et un unilatéralisme assumé. L’intervention en Afghanistan, dès 2001, visant à renverser les talibans et démanteler Al-Qaïda, est rapidement suivie par la guerre en Irak en 2003. Cette dernière, justifiée par le gouvernement par la lutte contre les armes de destruction massive et le terrorisme, illustre une forme d’impérialisme interventionniste direct, reposant sur l’occupation militaire et la tentative de reconstruction étatique. L’objectif des États-Unis est de reconfigurer le Moyen-Orient. En effet, en Irak, ils ont voulu installer la démocratie, ce qui s’est retourné contre eux comme en témoigne la prise de pouvoir par les chiites, proches de l’Iran.

Lorsque Barack Obama accède au pouvoir en 2009, il hérite de ces conflits prolongés et d’une image internationale dégradée. S’il cherche à rompre avec l’unilatéralisme de son prédécesseur, sa politique ne marque pas une rupture totale avec l’interventionnisme. Elle se reconfigure plutôt autour d’une stratégie qualifiée de « leading from behind ». Ce concept, illustré notamment lors de l’intervention en Libye en 2011, consiste à soutenir des coalitions internationales tout en limitant l’exposition directe des forces américaines. Les États-Unis conservent ainsi un rôle central, mais moins visible, privilégiant les frappes ciblées, les drones et l’appui logistique à leurs alliés. C’est d’ailleurs le président américain qui a ordonné le plus de frappes aériennes. En outre, l’impérialisme américain s’est matérialisé par un soutien politique comme celui offert aux Frères musulmans d’Égypte.

Ainsi, de Bill Clinton à Barack Obama, la politique étrangère américaine ne rompt pas avec la logique impériale mais en transforme les modalités, passant d’un interventionnisme multilatéral encadré à une stratégie plus flexible, mêlant interventions directes et indirectes. Le tournant du 11 septembre 2001 apparaît ainsi comme un catalyseur durable d’une redéfinition des instruments de puissance plutôt que comme une rupture de fond. Toutefois, cette continuité masquée par des ajustements tactiques est remise en question par l’arrivée de Donald Trump, dont la doctrine du « America First » entend redéfinir plus radicalement le rapport des États-Unis au monde, ouvrant une nouvelle séquence de la politique étrangère américaine.

B. L’impérialisme trumpien : retour d’une puissance interventionniste et agressive (America First)

L’élection de Donald Trump en 2016 puis sa réélection en 2024 marquent un tournant important dans les dynamiques de pouvoir mais aussi dans la mise en avant d’un impérialisme fort et assumé. Le Président étasunien reprend fièrement la formule utilisée par Woodrow Wilson en 1916, “America First”[4]. L’utilisation de cette formule met en avant une revendication claire pour Trump, celle de retirer les USA des traités et organisations internationales dans la politique étrangère, transformant alors la politique en “America Alone”.

En janvier 2019, l’administration Trump reconnaît Juan Guaidó comme le président légitime du Venezuela (comme 88 autres pays), mais va aussi imposer des sanctions économiques lourdes dans l’objectif d’affaiblir le régime de Nicolás Maduro. C’est à ce moment-là qu’il va utiliser la Doctrine Monroe pour affirmer que l’Amérique Latine doit rester sous influence américaine et à l’abri d’autres puissances, notamment la Chine, en utilisant l’expression de “Doctrine Donroe” ce qui marque une revendication claire de l’héritage impérialiste du XIXème siècle.

De plus, contrairement à Barack Obama, le gouvernement Trump met en place une diplomatie économique très agressive en sanctionnant ou en menant des guerres commerciales. Le président exerce une pression économique en renégociant l’Accord de libre échange nord américain à son avantage ou encore en augmentant les droits de douane sur les produits chinois de 10% supplémentaire, portant le total à 20%. Tout cela marque la continuité de la “diplomatie du dollar”. Ici, l’objectif de rayonnement international et de déploiement de la puissance est clair et s’opère de façon brutale sur tous les pays du monde.

La stratégie de Trump contre l’unilatéralisme américain prend un tournant décisif depuis quelques années. En 2017, le Président se retire des accords de Paris sur le climat. En 2018, il décide de sortir des accords de Vienne sur le nucléaire iranien. De plus, il menace de ne pas défendre les membres de l’OTAN qui ne voudraient pas consacrer 2% de leur PIB à la défense de leur pays. Toutes ces oppositions marquent un changement majeur dans l’ordre géopolitique mondial avec une attaque frontale aux piliers de l’ordre libéral international qui avait lui-même été érigé par les Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Contrairement à ses prédécesseurs, Trump considère les institutions internationales non plus comme des instruments de rayonnement mais comme des contraintes qui empêchent la puissance d’agir. Sans pour autant caractériser une isolation complète et assumée des Etats-Unis, l’administration Trump fait valoir une vision du multilatéralisme loin des considérations communément admises, dans le rejet le plus total à l’égard des positions antérieures américaines. 

Ainsi, le gouvernement se débarrasse peu à peu de la logique libérale et démocratique de sa politique pour laisser place à une politique coercitive et violente qui conteste ouvertement l’équilibre international dans laquelle la stratégie de menaces domine les négociations diplomatiques, en dépit du droit international.

Pour conclure, l’histoire des États-Unis révèle la permanence d’une tradition impérialiste qui, loin de se limiter à la conquête territoriale, a constamment su adapter ses formes et ses justifications aux évolutions du contexte international. De la doctrine Monroe au Manifest Destiny, des interventions militaires de la Guerre froide aux mécanismes du soft power de l’après-1991, l’affirmation de la puissance américaine s’est traduite par une combinaison de domination politique, économique, militaire et culturelle.

L’administration Trump s’inscrit pleinement dans cette continuité historique tout en opérant une reconfiguration significative de ses modalités. Derrière le discours de l’« America First » et la critique des institutions multilatérales, elle ne marque pas un retrait de la puissance américaine mais plutôt son expression sous une forme plus unilatérale, coercitive et assumée. La réactivation de références telles que la doctrine Monroe, l’usage accru des sanctions économiques, les guerres commerciales ou encore la remise en cause des cadres internationaux témoignent moins d’un abandon de l’impérialisme américain que d’une transformation de ses instruments et de ses justifications.

Cette évolution soulève enfin une interrogation plus large sur l’avenir de l’hégémonie américaine dans un monde de plus en plus multipolaire, marqué par l’affirmation de puissances concurrentes telles que la Chine et par la contestation croissante de l’ordre international façonné par Washington depuis 1945.


[1] Imperialism, 1902

[2] Expression utilisée pour la première fois par John Kerry en 2013, alors second secrétaire d’Etat de B. Obama.

[3] “The end of History”, Francis Fukuyama, The National Interest, 1989

[4] “L’Amérique d’abord”, trad. fr.

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