Du 30 janvier au 24 mai 2026, le Jeu de Paume nous offre l’occasion d’explorer les œuvres politiques de deux artistes : Jo Ratcliff et Martin Parr. Ces deux expositions de photographie, dont les objets sont pourtant drastiquement opposés, se répondent parfaitement et témoignent d’une complémentarité artistique déconcertante.
L’exposition « Out of Place » ou “En ces lieux » (du 30 janvier au 24 mai 2026) du Jeu de Paume est consacrée à Jo Ratcliff, photographe sud-africaine. Cette exposition, retrace son travail de 1982 à 2025. Divisée en quatre parties, la visite expose le rapport de l’artiste à l’espace comme un lieu de résistance ayant été impacté par la violence de la guerre et de la colonisation.
La première partie intitulée « Aux origines du regard : le Cap comme matrice » retrace les premiers pas photographiques de l’artiste, au sein des paysages de son enfance au Cap. Elle y explore comment la violence s’exprime dans l’espace, et pose ainsi le thème de l’exposition.
A travers la seconde partie intitulée « ReShooting Diana : une image sous tension », l’artiste voulait remettre en question les « notions conventionnelles sur l’apparence et la fonction des photographies ». Inspirée par l’essai de Richard Avedon intitulé Borrowed Dogs, Jo Ratcliff affirme vouloir, à travers ses tirages et sa caméra, explorer de manière plus critique la photographie qu’elle envisage comme étant « au service de vérités différentes ». Prises grâce à son appareil photo Diana obtenu en 1990, les photographies sont arrachées au réel, immédiatement prises par l’artiste en plein road trip, au travers d’une fenêtre de voiture. Cette fenêtre ouverte sur la perception de l’artiste nous livre ainsi « sa vérité ». Le tirage « Reshooting Diana » retrace pendant plus d’une décennie la transition démocratique sud-africaine de 1990 à 1999.

Port Nolloth, 2023, de la série Landscaping , tirage numérique baryta,
© Jo Ractliffe. Courtesy Stevenson, Le Cap, Johannesburg, Amsterdam, 2026
L’exposition se poursuit à travers une troisième partie intitulée « Angola : territoires meurtris et mémoires fantômes ». En 2007, soit cinq ans après la fin de la guerre civile angolaise (1975-2002), Jo Ratcliff se rend dans la capitale du pays Luanda. Là, elle réalise plusieurs tirages qui témoignent de l’impact du conflit sur le tissu urbain et des vestiges laissés par l’histoire. Elle réalise à ce titre, deux grandes séries de tirages « Terreno Ocupado » en 2007, puis « As Terras do Film do Mundo » entre 2009 et 2010. Puis, entre 2011 et 2013, Jo Ratcliff réalise un nouveau tirage. Cette fois ci, l’artiste part à la rencontre de vétérans des forces sud-africaines. Arrachés à leurs familles et à leurs vies, ils ont été forcés de combattre en Angola et en Namibie dans les années 1970, au début de la guerre. Ainsi, l’artiste explore la terre hantée par le traumatisme de la guerre que portent ses habitants et les traces que portent ses paysages.
Enfin la dernière partie de l’exposition intitulée « The Garden » présente les travaux les plus récents de l’artiste, réalisés entre 2024 et 2026. A travers ses derniers tirages, Jo Ratcliff s’intéresse à la réappropriation de la terre à travers le projet des habitants de la Côte Ouest et du Namaqualand. Afin de protester contre l’extraction minière et le tourisme de masse, ces habitants ont initiés une réponse pacifiste à ces menaces : étendre leurs jardins dans la ville afin de se réapproprier l’espace public. Les objets et couleurs de ses jardins, fait de bibelots, de totem, reflètent la poésie du vivant mais également l’espoir pacifiste de l’avenir et de la reconstruction. Prendre la rue en y étendant son jardin, c’est aussi reprendre le contrôle sur sa terre violentée.
Ainsi, à travers cette exposition, on comprend que l’œuvre de Jo Ratcliff se fonde sur les rapports entre présence et absence. Sans jamais faire une démonstration crue et malsaine de la violence, Jo Ratcliff investigue les traces du passé colonial et de la guerre dans le silence des paysages, dans le désert évocateur.
Bien loin de ce silence poignant, l’œuvre haute en couleurs de Martin Parr à l’étage du Jeu de Paume n’en est pas moins politique et engagée. Intitulée « Global Warning », l’exposition retrace l’œuvre engagée de Martin Parr, photographe britannique (1952-2025). Elle met en scène 180 de ses photographies prises entre 1970 et 2024, regroupées dans cinq parties.

N1 somewhere between Winburg and Ventersburg, 1982, tirage gélatino-argentique, Courtesy de l’artiste et de la galerie Stevenson, Cape Town, Johannesburg et Amsterdam
La première partie de l’exposition interroge la plage comme terrain d’observation privilégiée. L’artiste y questionne la problématique de surtourisme, à travers des photographies des plages bondées de New Brighton en passant par Benidorm. Il y explore également les problèmes écologiques que représentent les plages artificielles.
Ensuite, l’artiste se penche sur l’univers de la surconsommation, faisant l’objet de la deuxième partie de la visite. Les photographies mettent en scène les problématiques de surconsommation de nos sociétés contemporaines. La société de consommation y est représentée dans toute sa splendeur : entre soldes, enseignes de junk food, marques, publicités.
Martin Parr s’intéresse ensuite au tourisme de masse à travers son tirage intitulé Small World, faisant l’objet de la troisième partie. Des photographies de foules de touristes, de bateaux de croisières, de selfies, ou encore d’un faux pharaon à Las Vegas, mettent l’accent sur les problématiques environnementales d’un surtourisme glamourisé et standardisé.

Seagaia Ocean Dome, Miyazaki, Japon,1996
© Martin Parr / Magnum Photos
La quatrième partie de l’exposition porte sur la cohabitation avec le monde animale. L’artiste met en lumière la maltraitance animale, et notamment sur la domestication d’animaux sauvages, mais aussi sur l’instrumentalisation des animaux comme objets, ou accessoires de modes.
Enfin, au cours de la dernière partie, les addictions technologiques sont mises à l’honneur. Les photographies retracent l’emprise des écrans et des réseaux sociaux dans nos vies et sur nous en tant qu’individu.
Ainsi, on comprend à l’issue de cette exposition que l’œuvre de Martin Parr, empreinte d’une tradition satirique britannique, n’a pas pour intention de dénoncer à proprement parler. En effet, elle a pour ambition de montrer : montrer au visiteur, devenu spectateur de sa propre société, les comportements excessifs de nos sociétés contemporaines. Martin Parr le soutenait lui-même en 2021, lorsqu’il déclare : « Je crée un divertissement, qui contient un message sérieux si l’on veut bien le lire, mais je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit – je montre simplement ce que les gens pensent déjà savoir ».C’est donc un miroir grimaçant que nous tend Martin Parr dans cette exposition.

Amer Fort, Jaipur, Inde, 2019
© Martin Parr / Magnum Photos
Chose amusante, les univers des deux photographes semblent prendre vie dans les salles : au rez de chaussée, les salles d’exposition sont peu fréquentées et silencieuses, alors qu’à l’étage, celles de l’exposition de Martin Parr sont pleines, bruyantes et bigarrées, on fait la queue, on se bouscule, on rigole… Ainsi, les deux expositions se répondent parfaitement. Si elles témoignent de deux contextes politiques et géographiques drastiquement différents, les approches des deux artistes ne sont pas complètement opposées. Les deux artistes nous font don de leur œuvre politique, laissant ainsi place à la réflexion et au débat.
Emma Debenedetti
Sources :
Untitled (Barrier), reShooting Diana series by Empty Beach by Jo Ratcliffe | Strauss & Co
Jo Ratcliffe : « En ces lieux » au Jeu de Paume – Cult
Expo Jo Ractliffe au Jeu de Paume | Réservation de Billet | Expo Paris 2026
Au Jeu de paume à Paris, Jo Ratcliffe regarde l’apartheid droit dans les lieux – Libération
Expo Martin Parr Global Warning au Jeu de Paume | Réservation de Billet | Expo Paris 2026