« Picasso, séparer l’homme de l’artiste », du podcast : « Vénus s’épilait-elle la chatte ? », par Julie Beauzac.

Par Agathe Depouilly

TW: viols, violences psychologiques et physiques

« Vénus s’épilait-elle la chatte ? » est un podcast qui déconstruit l’histoire de l’art sous un angle féministe et inclusif. Dans son dernier épisode intitulé : « Picasso, séparer l’homme de l’artiste », la créatrice du podcast et étudiante en histoire de l’art Julie Beauzac revient sur ce peintre et  l’impact de sa vie personnelle sur son œuvre. Elle dresse un portrait sans concessions de l’homme et de toutes les violences dont il a été l’auteur au cours de sa vie, envers les femmes, les enfants, les homosexuels… Loin des analyses traditionnelles des œuvres de Picasso, Julie Beauzac nous propose une lecture de celles-ci à la lumière de la vie personnelle et intime de l’artiste, car comme il le disait lui-même, il ne peignait que des femmes avec qui il avait des relations sexuelles.

Séparer l’homme de l’artiste ?

Peut-on alors séparer l’homme de l’artiste ? Envisager la carrière du peintre sans prendre en considération les nombreuses violences qu’il a exercées auprès de son entourage ? C’est la question à laquelle tente de répondre Julie Beauzac.

Cela semble à première vue compliqué. En effet, le travail de Picasso est profondément marqué par la domination et la violence qu’il exerce sur ses compagnes, chacune correspondant d’ailleurs à une période artistique bien précise dans l’œuvre du peintre.

Picasso, Nu couché (Fernande), 1906

Lors de sa « période rose », il fréquente Fernande Olivier, une modèle qui pose pour les artistes du Bateau-Lavoir. Très jaloux, il lui interdit vite de pratiquer son métier et l’enferme dans son appartement, en lui demandant de l’attendre sur le lit, toute la journée. Pour Fernande Olivier, une difficile période de soumission commence, tandis que Picasso glamourise celle-ci dans ses toiles. Il semble voir du beau dans la lassitude et l’enfermement de sa compagne.

Cette esthétisation de la souffrance, Picasso la reproduit de nombreuses fois au cours de sa carrière. Il n’hésite pas par exemple à faire une suite de 53 œuvres représentant Dora Maar, sa compagne de l’époque, pleurant. Bien que cette série soit souvent interprétée comme une réflexion universelle sur la condition humaine, Picasso n’a pourtant pas choisit de peindre un homme lambda, mais bien sa femme, celle qui partage sa vie, et qu’il frappe régulièrement. Pour Julie Beauzac, il s’agit d’une : « sublimation cruelle et complaisante de sa violence misogyne ». En effet, en fixant sur toile le moment où Dora Maar pleure, Picasso assure sa domination sur elle, sur cette femme indépendante qu’il a complètement asservie.

Picasso, La Femme qui pleure, (Dora Maar), 1937

Lorsqu’ils se rencontrent, Dora Maar est une intellectuelle et photographe reconnue et indépendante financièrement. Picasso s’attèle alors à lui faire perdre cette indépendance en commençant par lui retirer sa fonction de photographe officielle du peintre, avant de lui demander de cesser la photographie, pour plutôt se mettre à la peinture, domaine où Picasso est le maître. Grâce à ces stratagèmes, il place Dora Maar dans une situation de dépendance économique et artistique.

Cette volonté de domination de Picasso s’étend jusque dans sa vie intime. Il accorde beaucoup d’importance à la notion de puissance sexuelle, moyen d’exprimer sa virilité, tout comme il le fait dans ses œuvres. Il assure d’ailleurs que l’art officiel est émasculé, trop impuissant. Alors il prend le contre pied, en illustrant par exemple la puissance sexuelle par des scènes de viol, notamment envers Dora Maar.

Pablo Picasso, Dora Maar et le Minotaure, 1936

Dans ces scènes, l’agresseur est souvent un Minotaure, figure symbolisant la sauvagerie de l’être humain lorsqu’il est incapable de contrôler ses pulsions. C’est cette sauvagerie que Picasso associe à la puissance sexuelle. On peut s’inquiéter sur cette utilisation du Minotaure dans des scènes de viol lorsqu’on sait que Picasso s’identifiait souvent à ce personnage mythologique. Comme l’a  d’ailleurs  affirmé plus tard Marie Thérèse Walter, une des compagnes de l’artiste, Picasso : « viole la femme, puis après on travaille ».

Tout au long de sa vie, Picasso est donc un homme qui a cherché à dominer ses compagnes, en usant de violences psychologiques et physiques pouvant aller jusqu’au viol. Or, ces compagnes sont aussi ses muses et sont omniprésentes dans ses oeuvres. Dès lors, connaître la vie privée de Picasso en temps qu’agresseur permet de mieux comprendre ses oeuvres. Comme le souligne Julie Beauzac, d’un point de vue universitaire, il n’est alors pas pertinent de séparer l’homme de l’artiste.

Faut-il exiger la censure de Picasso ?

Comme l’explique très bien Julie Beauzac, derrière la phrase « ne pas séparer l’homme de l’artiste », réside la crainte de voir ce dernier censuré. Pourtant, l’idée n’est pas de l’effacer de l’histoire de l’art, d’oublier qu’il est un des inventeurs du cubisme. En revanche, les institutions doivent pouvoir fournir ce genre d’informations lors d’expositions. Son génie n’efface en rien les agressions qu’il a commises et qui sont parties intégrantes de son travail. Au contraire, en parler permettrait de mieux comprendre ce travail, tout en prenant du recul sur cet homme encore trop peu remis en cause. Certains musées ont d’ailleurs commencé à proposer des expositions Picasso sous le prisme de sa vie personnelle. Néanmoins, les grandes institutions font toujours la sourde oreille. Cela s’explique notamment par la côte de l’artiste, qui ne cesse de croitre depuis les années 1920. Alors même que c’est généralement la rareté qui fait la valeur, Picasso, artiste extrêmement prolifique, est un des peintres du XXème siècle qui se vend le mieux. La firme Picasso est aussi très puissante encore aujourd’hui et veille de près à la réputation de l’artiste. À ce titre, elle a fortement boycotté le livre de Sophie Chauveau : Picasso le Minotaure, dans lequel l’autrice revient sur les relations violentes et dominatrices de Picasso avec son entourage. Sophie Chaveau est d’ailleurs l’invitée de ce podcast de Julie Beauzac, et aide à la mise en lumière d’un aspect important de l’oeuvre de Picasso, et pourtant encore trop caché par les institutions.

Un podcast à écouter absolument!

Cet article n’engage que son autrice

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