American Psycho

Par Paloma Feltre

« Et bien que vous puissiez sentir ma chair s’agripper à la vôtre, vous pourriez vous dire que nos vies sont comparables, mais je ne suis tout simplement pas là ».

American Psycho : entre argent et sang

Dans ce Docteur Jekyll et Mister Hide moderne, la réalisatrice canadienne Mary Harron met en lumière le hiatus entre l’apparence sophistiquée d’un golden-boy au cœur de Wall Street et ses démons psychotiques. En effet, Patrick Bateman, est l’idéal typique des Etats-Unis des années reaganiennes. Il entretient son corps à travers de nombreuses séances de sport et l’application de crèmes cosmétiques, brille par ses dîners dans tous les restaurants selects de New-York, s’entoure des personnalités en vues de la ville et des femmes les plus convoitées. Bateman est la véritable métonymie de l’ethos du riche homme d’affaires des années 80. Il hait les pauvres, les femmes, les homosexuels ainsi que tous ses congénères qui lui semblent supérieurs.

« J’ai toutes les caractéristiques d’un être humain (…) mais je ne ressens jamais d’émotions perceptibles si ce n’est l’avidité et le dégoût »

La première scène de violence montre le passage à tabac d’un SDF afro-américain qu’il s’empresse d’insulter de « looser » et de « merde ». S’en suivra une escalade de violence quasi-mystique et euphorique, entrecoupée d’un soin toujours plus méticuleux de son corps et de son apparence. Incapable de ressentir la moindre émotion, Bateman s’extasie seulement lorsqu’il parvient à extérioriser la violence chronique qu’il ressent. Aucun repentir ne précède ces exactions ; il se sent véritablement intouchable. Nous pouvons alors nous référer à sa réaction lorsqu’il pénètre dans l’appartement de Paul Allen, sa seconde victime. Alors même que le sang de cet autre golden-boy coule encore sur ses mains il s’exclame « Je fus véritablement pris de panique en réalisant que son appartement valait plus cher que le mien ».

Le film est rythmé par des scènes toujours plus gores, sanguinolentes et rouges. L’appartement minimaliste et blanc du protagoniste se tâche du sang de travailleuses du sexe et de concurrents, le tout accompagné de musiques extatiques qui semblent déchaîner la violence intériorisée. Cela peut alors évoquer le psychopathe Charles Manson qui a traumatisé les Etats-Unis de la fin des années 60 et qui détournait les paroles des Beatles afin de justifier ses exactions meurtrières. Il nous semble alors que nous sommes pris au milieu d’une danse macabre, une valse à trois temps entre le tueur, la victime et la mort.

Un film féministe ?

 A travers Bateman, Mary Harron dépeint un univers wall-streetien où l’ensemble des acteurs ne sont que des personnalités avides et vides qui mènent une compétition qu’ils auto-alimentent autour des attributs les plus futiles du pouvoir tels que le grain et le filigrane de leurs cartes de visites, les derniers costumes à la mode, les réservations qu’ils arrivent à obtenir dans les plus beaux restaurants.

« Son obsession pour lui-même, sa tendance à énoncer tout ce qu’il aime ou non, à détailler tout ce qu’il possède/ mange/ porte/ regarde (…) Tout cela atteint de nouveaux sommets aujourd’hui. D’une certaine façon, le texte d’American Psycho n’est qu’une série de selfies » affirmait Bret Easton Ellis [auteur du livre American Psycho paru en 1991] dans une interview. En effet, si le film jouit encore de l’intérêt des spectateurs c’est parce qu’il dépeint les dérives d’une société où le corps individuel lui-même devient spectacle. Mais cette pression au beau et à l’apparence parfaite peut alors pousser à une autre manière d’extérioriser et de ressentir les émotions, une manière qui se trouve dans la violence.

Le film, bien que mettant en scène un personnage masculin psychotique et violent peut véritablement se prêter à une lecture féministe. Mary Harron et sa scénariste Guinevere Turner font de Bateman un véritable monstre narcissique évoluant dans un univers tout autant égocentré. En effet, il s’agit d’une véritable critique d’une société basée sur les apparences et qui se satisfait de l’existence d’enclaves privilégiées échappant à la justice et aux droits. Ces hommes déments, bien que reconnus comme psychorigides et tortionnaires, sont intégrés à la société et quant bien même les actes sont révélés ils n’ont pas de conséquences. La fin du film montre la crédulité assumée de cette société privilégiée où les pires actes sont niés (« Ce n’est pas possible » exhorte l’avocat), comme si rien ne pouvait entacher la tranquillité d’une société qui s’auto-alimente en regardant son propre reflet fantasmé. « Cette confession n’aura servie à rien », conclut Bateman, signifiant par là que malgré tous les crimes commis et même avoués, rien ne peut être bouleversé tant que l’apparence est maintenue.

Au final, American Psycho peut nous évoquer le traitement privilégié de nombreux hommes au cœur de scandales de meurtres, de viols et plus généralement de violences mais qui bénéficient de cette même zone de non-droit. Ce silence de la justice face à ces puissants qui violentent des individus reconnus comme socialement plus faibles trouve une dénonciation dans l’œuvre. La confession est vaine car on ne demande pas à ces hommes de rendre des comptes et ce sur quoique ce soit.

Ainsi, bien qu’il faille regarder le film avec une certaine distance, afin d’y voir une critique et non pas une mystification ou une romantisation de la violence, il en vaut plus que jamais la peine.

Cet article n’engage que son autrice

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