Article rédigé en collaboration avec l’antenne International Security and Defense de SONU

Illustration de Hugh Kinsella Cunningham.
I. Le contexte de guerre
Avec presque 7 millions de déplacés internes, la République Démocratique du Congo (RDC) détient le plus haut nombre de personnes déplacées au sein d’un même pays. À cela s’ajoutent des exécutions, des détentions arbitraires et une forte hausse de la traite d’être humain à des fins d’exploitation sexuelle. Massacres, viols, crimes contre l’humanité, etc : la RDC connaît, depuis de nombreuses années, une crise humanitaire majeure. Le pays, sorti de la guerre il y a plus de vingt ans, est encore aujourd’hui plongé dans un conflit complexe.
Avant de revenir sur la souffrance subie par les femmes en République démocratique du Congo, il est nécessaire de dresser le portrait du pays.
La frontière entre les deux Congo actuels:
La frontière entre la République du Congo et la République Démocratique du Congo a été dressée à l’époque coloniale par le gouvernement français et le roi Belge. En 1891, la rive droite du fleuve va devenir la colonie du Congo Français tandis que la colonie du Congo belge sera fondée en 1908. En 1960 les deux Congo vont obtenir leur indépendance, le Congo belge deviendra la République démocratique du Congo et le Congo français la République du Congo. Depuis leur indépendance, ces deux territoires parlent la même langue mais restent des pays très différents en termes de politiques.
Nous allons plus précisément nous intéresser au cas de la République démocratique du Congo, qui est aujourd’hui le deuxième plus grand pays d’Afrique, derrière l’Algérie, avec pas moins de 72 millions d’habitants. La RDC est un pays qui a très vite été exploité pour ses nombreuses ressources géologiques et minéralogiques mais aussi pour ses gisements de minerais (cuivre, cobalt, argent, uranium, plomb, diamant, or,…). Malgré ses nombreuses ressources, le pays peine à se développer économiquement.
Après l’indépendance, un conflit oppose le président Joseph Kasavubu et le premier ministre Patrice Lumumba, qui est assassiné, alors que des troupes belges et les casques bleus de l’Organisation des Nations Unies interviennent sur le territoire.
À partir de 1965, le Congo réunifié est dirigé de façon autoritaire par Sese Seko Mobutu et le Mouvement populaire de la révolution (MPR) qui est l’unique parti du pays. De cette situation découle une contestation du régime en place qui conduit à l’organisation d’élections multipartites dans les années 1980. En 1997, une rébellion issue d’un contexte de tensions régionales permet à Laurent-Désiré Kabila de renverser Mobutu. Cependant, ces évènements vont déboucher sur une guerre civile, entraînant l’intervention des Nations Unies ainsi que l’adoption d’une nouvelle Constitution.
Lors de sa prise d’indépendance face à la Belgique en 1960, la République démocratique du Congo se voit imposer des frontières nouvelles, qui regroupent plusieurs groupes culturels historiquement rivaux.
En 1994, le génocide contre la minorité tutsie du Rwanda force plusieurs millions de personnes, principalement issues du groupe hutu, à fuir dans l’Est de la RDC. Ces migrations importantes sont la cause de tensions dans la région : deux conflits majeurs éclatent entre les années 1990 et 2000. Ainsi, comme l’explique Amnesty international « le Congo continue d’être le théâtre d’interventions militaires récurrentes des pays voisins tels que le Rwanda et l’Ouganda pour divers motifs politiques, économiques ou sécuritaires »1.
Depuis les années 1990, le pays voit se déployer de nombreux groupes armés, qui sont nés de l’insécurité persistante depuis les guerres. Plus d’une centaine de groupes existent sur le territoire. L’objectif officiel de ces groupes est la protection de leur communauté, mais leurs motivations évoluent en permanence, en fonction des intérêts économiques et politiques.
II. Le Mouvement du 23 mars (M23) : une rébellion complexe au cœur du Kivu
Le Mouvement du 23 mars (M23) incarne l’une des rébellions les plus persistantes et déstabilisatrices de la République démocratique du Congo. Opérant principalement dans la riche mais tourmentée province du Nord-Kivu, et plus récemment dans le Sud-Kivu, le M23 est un acteur clé dans un conflit qui a des répercussions régionales et internationales.
Genèse et revendications : l’héritage des accords de paix
Le nom même du groupe, M23, est un écho amer des accords de paix signés le 23 mars 2009 entre le gouvernement congolais et l’ancienne rébellion du Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP). Ces accords devaient marquer la fin d’un cycle de violence, mais ils ont paradoxalement semé les graines d’une nouvelle mutinerie. En avril 2012, d’anciens membres du CNDP, intégrés au sein des Forces armées de la RDC (FARDC), ont rompu les rangs, accusant Kinshasa d’un non-respect flagrant des engagements pris. Leurs revendications portaient notamment sur leur intégration au sein de l’armée et sur la protection des populations tutsies, une minorité rwandophone congolaise qu’ils affirment défendre contre des milices hutu telles que les Forces démocratiques de Libération du Rwanda (DLR).
Première phase (2012-2013):
Le M23 s’est rapidement imposé comme une force militaire redoutable, réussissant à s’emparer de Goma, la capitale du Nord-Kivu, en 2012. Cependant, leur avancée a été arrêtée net en 2013 par une offensive conjointe de l’armée congolaise et de la Brigade d’Intervention de la Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la Stabilisation en RDC (MONUSCO), conduisant à la défaite temporaire du mouvement.
Résurgence (2021-maintenant):
Après plusieurs années d’absence, le M23 a ressurgi fin 2021 avec une intensité renouvelée. Les années 2024 et surtout 2025 ont été marquées par une escalade sans précédent du conflit, le groupe encerclant Goma et étendant son emprise vers le Sud-Kivu. Les accusations de soutien externe sont également au cœur des analyses du conflit. De nombreux rapports de l’ONU et de gouvernements étrangers pointent du doigt le Rwanda, l’accusant de fournir un soutien militaire et logistique substantiel au M23, des allégations que Kigali continue de nier fermement. Ces accusations incluent la présence présumée de soldats rwandais aux côtés des rebelles et un commandement effectif du groupe par des éléments rwandais2.
Au cours de l’année 2025, le M23 a mené une offensive d’une ampleur considérable, capturant plusieurs villes stratégiques : Goma, capitale du Nord-Kivu, prise en janvier; Bukavu, capitale du Sud-Kivu; Uvira, ville frontalière avec le Burundi, prise en décembre 2025, marquant une escalade significative de l’expansion territoriale du M23.
L’actualité récente (Décembre 2025) : pressions et retrait conditionnel d’Uvira
Après avoir pris le contrôle d’Uvira (Sud-Kivu) le 10 décembre 2025, le mouvement a annoncé un retrait “ unilatéral ” le 18 décembre 2025 selon le média Courrier international3. Cette décision fait suite à des pressions exercées notamment par les États-Unis et vise à faciliter un processus de cessez-le-feu médiatisé par le Qatar, pays ayant des intérêts manifestes dans les ressources naturelles de la région. Toutefois la RDC a vu en cela une déclaration « sans importance”. Les combats récents ont engendré des déplacements massifs de populations, fuyant vers le Burundi et d’autres zones plus sûres de la RDC, aggravant une crise humanitaire déjà catastrophique.
Figures Clés du M23
- Sultani Makenga: Chef militaire historique du mouvement, il est sous le coup de sanctions internationales pour son rôle dans les violences.
- Bertrand Bisimwa: Il préside l’aile politique du M23.
- Corneille Nangaa: Ancien président de la Commission Électorale Nationale Indépendante (CENI), il est devenu le visage politique de l’alliance AFC, désormais alliée au M23.
Le conflit dans l’Est de la RDC, et l’activisme du M23, sont intrinsèquement liés aux vastes richesses naturelles de la région (coltan, or, cassitérite, cobalt). Ces ressources attisent les convoitises, alimentent les trafics et financent indirectement les groupes armés, transformant la région en un échiquier géopolitique complexe où les intérêts économiques se mêlent aux tensions ethniques et aux ambitions politiques.
III. Les exactions du groupe M23
La guerre au Congo n’est pas seulement le fruit d’un conflit ethnique. C’est également une conquête territoriale à part entière, menée par le M23, qui s’accapare l’accès aux ressources minières de la République démocratique du Congo. Ces ressources souterraines sont un enjeu clef du conflit, elles le nourrissent. La RDC est la plus vaste réserve au monde de coltan, un minerai essentiel à la fabrication d’appareils électroniques et électriques comme les téléphones portables, les ordinateurs, ou même les voitures électriques. Surnommé le “minerai du sang”, le coltan est à la racine de conflits armés, et au cœur de dynamiques d’oppression4.
En 2024, le Congo représentait 60% de l’offre mondiale de coltan5. On comprend alors pourquoi le M23 occupe stratégiquement le Nord-Kivu, qui représente 15% de cette offre mondiale et la moitié des gisements globaux du Congo.
En avril 2024, le M23 a pris le contrôle de la ville de Rubaya, forteresse de la plus grande mine de coltan de la RDC, et de nombreux autres métaux rares comme le zinc, l’étain, le lithium et l’or. Depuis, Jean-Pierre Okenda, avocat et directeur de l’ONG congolaise Sentinel Natural Resources, déplore le problème de traçabilité de l’extraction du coltan6. Les chaînes d’approvisionnement sont floues et le Rwanda semble étroitement lié au commerce du coltan. Le M23 transporte illégalement ces métaux au Rwanda, avec l’aide des Forces rwandaises, pour des raisons d’avantages fiscaux et financiers. Ce coltan est ensuite acheté par des entreprises chinoises et envoyé en Europe et aux États-Unis. Apple et Samsung s’en approvisionnent ainsi. Ce trafic illicite a été paradoxalement appuyé par l’accord de Washington du 4 décembre 2025, signé par les présidents congolais et rwandais (Félix Tshisekedi et Paul Kagame) et Donald Trump7. Cet accord, avant tout censé imposer un cessez-le-feu, a entériné les relations économiques bilatérales entre le Rwanda et les États-Unis, légitimant donc les exactions du M23. Donald Trump a signé un accord stipulant que les minerais continueront d’être acheminés jusqu’aux États-Unis, quelle que soit la filière de leur provenance, congolaise ou rwandaise.
Cette exploitation illégale des sols ne s’arrête pas là : le groupe minier congolais Twangiza accuse les rebelles du M23 d’avoir pillé plus de 500 kilos d’or en cinq mois sur sa concession aurifère, dans le Sud-Kivu8. Twangiza les accuse aussi d’avoir expulsé les habitants des villages alentour, d’avoir démoli des églises et soudoyé des techniciens rwandais pour avoir accès aux données géologiques du territoire et donc reprendre le contrôle de l’exploitation minière.
Après le siège de Rubaya, c’est de la ville de Goma dont le M23 s’est emparé, le 28 janvier 2025. Cette occupation n’est pas anodine : Goma est une zone très instable, notamment parce qu’elle est frontalière au Rwanda et donc en proie aux conflits. Les exactions du M23 y sont nombreuses ; les exécutions sommaires, les enrôlements forcés dans les rangs de la rébellion et les agressions physiques et sexuelles s’y multiplient. Le M23 a même imposé des travaux communautaires obligatoires (appelés salongo) à la population de Goma tous les samedis.
En octobre dernier, Zénon Mukongo, représentant de la RDC aux Nations Unies, a dénoncé les exactions du M23 en RDC9. Il a fait part au conseil de sécurité de l’ONU de chiffres alarmants : au cours de l’année 2025, il y aurait eu plus de 270 civils assassinés, plus de 300 cas de viols recensés ainsi que des centaines de cas de torture dans les territoires occupés par le M23 et les Forces Rwandaises.
IV. Le manque d’accès au soin
En République démocratique du Congo, l’accès effectif aux soins est fortement limité par plusieurs facteurs, le principal étant l’insécurité qui touche le pays. En effet, le contexte politique et militaire décourage fortement les populations de se rendre dans les structures de santé. Il est fréquent que celles et ceux qui souhaitent s’y rendre soient empêchés d’y accéder manu militari (par la force). De plus, la violence et les combats limitent les déplacements des malades ainsi que le transfert des blessés. Cette situation entraîne également la fuite du personnel soignant, des difficultés d’acheminement des intrants médicaux, ainsi que le pillage ou la destruction des structures de santé.
Par ailleurs, selon un rapport de la Banque mondiale, 85,3 % des Congolais vivent dans l’extrême pauvreté (avec moins de trois dollars par jour)10. Cette pauvreté constitue un autre facteur majeur de l’inaccessibilité aux soins. De nombreux Congolais font face à une incapacité à financer les consultations, les médicaments ou les hospitalisations. Il convient également de prendre en compte les coûts indirects, souvent trop élevés, tels que le transport ou la perte de revenus liée à une inactivité, même de courte durée.
Les faibles ressources économiques du pays, tout comme certains choix politiques, limitent fortement les investissements dans le système de santé. Cette situation a entraîné un manque d’infrastructures et de personnel qualifié. Seules 27 % des structures sanitaires disposent des équipements essentiels, et seulement 20 % des médicaments essentiels sont disponibles. Le déficit en personnel qualifié est également préoccupant : on compte environ 0,28 médecin et 1,19 infirmier ou sage-femme pour 10 000 habitants en RDC11.
Les besoins en santé mentale sont particulièrement élevés en raison des difficultés économiques et sociales, mais aussi des effets persistants des conflits armés. Pourtant, les infrastructures de santé mentale restent très limitées, avec un nombre insuffisant de professionnels spécialisés. On estime qu’il y a moins de 0,1 psychiatre pour 100 000 habitants.
Cette situation contribue à une morbidité élevée et favorise la survenue d’épidémies, notamment en raison des difficultés d’accès à la vaccination. À cela s’ajoutent les blessés liés non seulement aux conflits armés, mais aussi aux catastrophes naturelles auxquelles le pays est régulièrement confronté. Par ailleurs, en juillet 2025, la République démocratique du Congo a subit de plein fouet les coupes budgétaires de l’USAID (United States Agency for International Development)12. Or, en 2024, le pays était le deuxième plus grand bénéficiaire de l’aide américaine, avec 910 millions de dollars reçus. Cette perte de soutien, particulièrement importante, risque d’aggraver les difficultés sanitaires d’un pays dont le système de santé repose sur un réseau complexe d’acteurs publics, privés et d’ONG13.
Le manque d’accès aux soins pose également de graves problèmes dans la prise en charge des victimes de violences sexuelles. Les prestations médicales étant souvent compromises, il devient difficile de suivre une grossesse ou de soigner des blessures génitales, qui peuvent être mortelles. Par ailleurs, les violences quotidiennes touchent principalement les femmes et les filles qui, confrontées aux inégalités de genre et aux barrières socio-économiques, disposent d’un accès limité à l’éducation et à l’information. Cette situation réduit leur capacité à anticiper ou à détecter des problèmes de santé et à identifier les consultations appropriées. Ainsi, seulement 31 % des femmes et des filles en RDC prennent elles-mêmes des décisions sur leur santé, y compris concernant le choix d’avoir un enfant ou non. Seulement 16 % des femmes âgées de 15 à 49 ans utilisent une méthode moderne de contraception. En moyenne, chaque heure, quatre femmes décèdent au cours de leur grossesse ou pendant l’accouchement dans le pays14.
Plusieurs solutions ont été mises en place afin d’améliorer le système de santé. Tout d’abord, la gratuité de certains soins a été instaurée dans certaines zones, notamment pour les enfants de moins de cinq ans ainsi que pour les soins liés à la maternité et aux soins obstétricaux. Toutefois, le M23 a pu suspendre cette gratuité à certains moments, et à certains endroits.
Ensuite, le gouvernement a mis en œuvre le Plan National de Développement Sanitaire, qui vise à améliorer l’offre de soins de base15. Il a également mis en place des campagnes nationales de vaccination contre notamment la rougeole, la polio, ou encore le choléra. D’autre part, plusieurs ONG interviennent pour fournir des soins, former du personnel, éduquer et sensibiliser pour limiter les épidémies et inciter à se soigner en particulier en matière de santé mentale, soutenir les campagnes sanitaires du gouvernement, et assurer la gratuité des soins dans les zones de conflit.
Cependant, bien que ces solutions aient été mises en place pour améliorer l’accès aux soins en République démocratique du Congo, celles-ci restent souvent insuffisantes ou inégalement appliquées, notamment en raison de l’insécurité persistante et du manque de ressources.
Ce manque de soin touche en particulier les femmes, systématiquement exposées à la violence sexuelle.
V. Le viol utilisé comme arme de guerre
« Il est probablement plus dangereux d’être une femme qu’un soldat dans un conflit armé », selon Patrick Cammaert, ancien Commandant de la Force de la Mission des Nations Unies en République démocratique du Congo16.
Qu’est-ce que la violence sexuelle dans un contexte de guerre ?
La violence sexuelle liée aux conflits désigne « des actes de violence sexuelle directement ou indirectement liés à un conflit », d’après La Fondation Panzi – fondation et hopital luttant contre la violence sexuelle en temps de guerre17, et dont le siège se trouve à Bukavu. Ces violences comprennent le viol individuel et collectif, l’esclavage sexuel, les grossesses, mariages et stérilisations forcées, ainsi que les traites d’êtres humains à des fin d’exploitation sexuelle.
D’après Amnesty International, le viol a souvent été considéré comme un dommage collatéral des guerres et conflits18. Ces violences ont été perçues comme des actes isolés, et non pas comme une stratégie employée par les groupes violents. Cependant, les chiffres montrent que ces crimes sont massifs, et que l’objectif du viol est le contrôle de la population civile.
Ici, nous voulons expliquer comment le viol est utilisé en tant qu’arme de guerre en République démocratique du Congo.
D’après La Fondation Panzi, 200 000 cas de viols ont été recensé par les autorités locales depuis le début des conflits19. Cependant, ces chiffres sont sûrement très sous-estimés, car toutes les violences subies ne sont pas dénoncées, le nombre de femmes violées au cours de la guerre atteint possiblement les 400 000. Au plus fort du conflit, 48 femmes étaient violées toutes les heures, d’après une étude de NIH menée en 201120.
Les chiffres d’Amnesty International soulignent qu’une femme est victime de viol toutes les quatre minutes, qu’à l’Est du pays, 1 enfant est victime de viol toutes les trente minutes, et que plus de 3 millions de femmes ont été victimes de violences sexuelles depuis le début du conflit, plus d’1,5 million ayant subi un viol21.
Le viol n’est pas occasionnel mais utilisé systématiquement par les armées sur les femmes.
Dans quel but la violence est-elle utilisée ?
Les conséquences immédiates du viol comprennent évidement des blessures physiques, des infections (transmission du VIH notamment), ou des grossesses non désirées. Les séquelles psychologiques sont aussi durables : dépression, anxiété, stress post-traumatique.
Cependant, les survivantes de viol vont également être confrontées à l’ex-communion : elles sont stigmatisées, considérées comme responsables de leurs agressions ou traitresses. Elles font face au rejet de leur famille et de leur communauté. Les femmes sont rejetées par leur partenaire. En somme, elles sont marginalisées et vivent l’exclusion sociale. C’est également le cas des enfants nés de viols, qui se retrouvent privés des soins et de la protection dont ils ont besoin.
Mais les viols peuvent également être collectifs. Dans ces cas où les femmes et des filles sont violées en masse, la cohésion sociale s’affaiblit et les communautés sont forcées de se déplacer. Comme le rappelle la Fondation Panzi « les groupes armés comme les acteurs étatiques ont eu recours à la violence sexuelle non seulement pour blesser et dégrader des individus, mais aussi pour terroriser des communautés entières et déstabiliser la région »22.
En outre, il faut rappeler que ces violences sexuelles sont exercées sur un large éventail de victimes (femmes, hommes, enfants et personnes âgées), et sont souvent perpétrées dans des contextes publics et collectifs, c’est-à-dire par des groupes et sur des groupes (communautés civiles).
Cette « tactique de terreur » oblige des communautés à abandonner des villages entiers par peur de nouvelles violences. Ces déplacements compliquent l’accès aux soins (soins de santé ou d’abris) : la situation humanitaire est encore plus dégradée.
Quel est le lien entre viol et ressources naturelles ?
Les groupes armées (tel que le M23 dans la région du Nord-Kivu) dominent les régions ou les ressources naturelles sont précieuses (coltan, or, diamants). La violence sexuelle est devenue l’une des principales armes pour maintenir leur pouvoir sur ces zones minières. En terrorisant les populations locales par le viol, les milices et les rebelles peuvent plus facilement contrôler et exploiter les régions riches en minerais.
Le viol est utilisé pour terroriser les populations, les contrôler ou les obliger à se déplacer. La violence est une arme stratégique permettant à l’armée d’exploiter les ressources.
Viols et Impunité
En juin 2008, le Conseil de Sécurité des Nations Unies a adopté la résolution 1820 qui établit pour la première fois que la violence sexuelle pendant les conflits et ses conséquences représentent une menace pour la paix et la sécurité internationale23. Le viol en situation de conflit, lorsqu’il est répandu et systématique, est donc reconnu comme un crime contre l’humanité et un crime de guerre. Néanmoins, il reste massivement impuni : la violence sexuelle est communément ignorée dans les négociations de paix, et les victimes obtiennent rarement justices et réparation pour les violences qu’elles ont subies. Par ailleurs, UNIFEM (Fonds de développement des Nations Unies pour les femmes) souligne que les viols collectifs se poursuivent après le dépôt des armes et la signature des traités de paix24.
VI. Les exactions contre les droits humains : une escalade documentée
La situation des droits humains dans l’Est de la RDC a dramatiquement empiré depuis janvier 2025. Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU décrit des violations massives qui constituent de potentiels crimes de guerre et des crimes contre l’humanité25.
Violences généralisées et exécutions :
Depuis janvier 2025, plus de 7 000 personnes ont été tuées dans la province du Nord-Kivu seule, et 90 sites d’accueil pour personnes déplacées ont été détruits26.
Le groupe armé M23, présumé être soutenu militairement par le Rwanda, a commis des exécutions sommaires systématiques. Le Haut-Commissariat a confirmé plusieurs cas d’exécution d’enfants par le M23 après sa prise de la ville de Bukavu en février 2025. Ces assassinats ciblent délibérément des civils désarmés, notamment des enfants, contrevenant aux conventions internationales de protection des non-combattants.
Un ciblage systématique des défenseurs des droits et de la justice :
Des défenseurs des droits humains comme Mary Lawlor, Rapporteur spéciale de l’ONU, alertent sur le fait que ceux qui documentent les exactions du M23 vivent désormais « dans la peur », certains étant tenus au secret, torturés ou portés disparus à Rutshuru, Masisi et Goma. Human Rights Watch rapporte par exemple le cas de Jacques Niyonzima, leader de la société civile à Rutshuru, arrêté, battu puis interrogé par le M23 en raison de son travail sur les abus commis par le groupe, ainsi que celui d’au moins six défenseurs portés disparus après avoir tenté de fuir Goma27.
Amnesty International rapporte par ailleurs des actes de torture, disparitions forcées et menaces visant des journalistes et avocats dans les zones contrôlées par le M23, ce qui fragilise encore davantage l’accès des victimes à la justice et au soutien juridique28.
Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme observe des arrestations arbitraires, des détentions illégales et des retours forcés de jeunes Congolais fuyant les violences, en violation des normes internationales de protection des réfugiés. Face à ces violations massives, l’ONU appelle la communauté internationale à une action coordonnée et immédiate29.
Cependant, son efficacité reste conditionnelle : elle dépend d’un renforcement de l’engagement politique international, de réformes structurelles de l’armée congolaise et d’une implication africaine renforcée. Après la prise de Bukavu en février 2025 par le M23, des patients hospitalisés ont été enlevés de leurs lits dans les hôpitaux civils et soumis à des actes de torture, tandis que les défenseurs des droits qui tentaient d’intervenir ont eux-mêmes été arrêtés de manière arbitraire.
L’ONU est présente dans la région depuis vingt-six ans et consacre à la République démocratique du Congo une mission spécifique dotée de moyens humains et matériels considérables : la Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo (MONUSCO). Cette dernière est la mission onusienne la plus importante sur le continent africain, déployant 11 500 casques bleus sur le terrain. Créée en 1999 et redéployée à plusieurs reprises, cette mission incarne les tensions fondamentales entre les ambitions de la communauté internationale et les contraintes géopolitiques du maintien de la paix en Afrique centrale, impliquant la nécessaire discussions avec les acteurs locaux, parfois au détriment des populations en besoin.
Cet engagement onusien se matérialise par plusieurs axes concrets. La MONUSCO assure en permanence une logistique humanitaire minimale et contribue à établir des zones visant à protéger les civils. En 2025 elle a mobilisé 2,54 milliards de dollars visant la protection de 11 millions de personnes particulièrement vulnérables. Sur ces 11 millions, on compte 7,2 millions de déplacés internes et 1,5 millions d’enfants qui souffrent de malnutrition aiguë30.
Elle contribue à améliorer l’accès à l’eau potable pour 5 millions de personnes via des projets de financement d’infrastructures publiques, de lutte contre des épidémies via la vaccination (choléra, rougeole, M-pox). C’est à la fois énorme et insuffisant, face à une crise où, selon l’ONU, 21,2 millions de Congolais ont besoin d’assistance immédiate.
Fin 2025, l’ONU a renouvelé le mandat de la MONUSCO jusqu’à décembre 2026, montrant la volonté de maintenir une indispensable présence de la communauté internationale auprès de populations fragilisées par la faiblesse endémique de l’État congolais31. La mission est également chargée d’assister la Mission d’établissement des faits du Haut-Commissariat aux droits de l’homme dans la documentation des violations graves, cruciale pour les futures poursuites judiciaires.
Cependant, l’inefficacité relative de la MONUSCO ne peut être ignorée. Selon Thierry Vircoulon, expert ayant mené une récente étude sur la mission, la MONUSCO « ne parvient pas à accomplir ses missions officielles : protéger les civils, renforcer les institutions de l’État congolais ,soutenir la réforme du secteur de la sécurité32.
Depuis 2020, la violence contre les civils persiste dans l’Est du pays, où l’on dénombre 7 millions de déplacés. L’absence de mise en œuvre des accords de Sun City de 2003, lesquels visaient à construire un État démocratique doté d’institutions responsables, a largement entravé la stabilisation du pays.
La brigade d’intervention de la MONUSCO, dotée d’un mandat offensif, s’est avérée insuffisamment proactive, notamment face à la résurgence du M23 depuis 2022. Cette inaction contraste fortement avec sa mobilisation lors de la première intervention contre le M23 (2012-2013). De plus, le manque chronique de financements, d’infrastructures et de personnel réduit considérablement les capacités opérationnelles, en particulier face aux forces rwandaises et aux groupes armés bien structurés. L’État congolais lui-même, inefficace et corrompu, ne facilite pas la coordination nécessaire aux opérations de la MONUSCO.
En conclusion, la situation des femmes en République démocratique du Congo reflète le visage d’un pays meurtri par la guerre : victimes de violences sexuelles, privées d’accès aux soins et marginalisées, elles incarnent à la fois la souffrance extrême d’une nation en crise et l’urgence d’une action internationale plus juste et plus efficace.
Par Lucie Bellanger, Clémence Bucaille, Madeleine Lambert, Yasmine Mas, Paloma Ménard-Garcia, Adrianna Ngono et Clément THOURET.
Cet article n’engage que ses auteur.rices.
- République démocratique du Congo : un conflit oublié ? – Amnesty International France ↩︎
- https://documents.un.org/doc/undoc/gen/n25/327/45/pdf/n2532745.pdf ↩︎
- Le M23 annonce se retirer de la ville d’Uvira, la RDC dénonce une manœuvre de “diversion” ↩︎
- En RDC, les “minerais de sang” alimentent la guerre ↩︎
- La RDC présente à Toronto 70 % des réserves mondiales de cobalt, 120 millions de tonnes de cuivre et 60 % du coltan lors du rendez-vous PDAC – LePoint.cd ↩︎
- Comment l’exploitation minière illicite alimente-t-elle la violence dans l’Est de la RDC ? Entretien avec Jean-Pierre Okenda ↩︎
- Le Rwanda et la République démocratique du Congo signeront jeudi à Washington un accord de paix, sous l’égide de Donald Trump ↩︎
- M23 : 500 kg d’or pillés à la mine Twangiza dans un braquage méthodique ↩︎
- La RDC dénonce les exactions de l’AFC/M23 devant le Conseil de sécurité de l’ONU | Radio Okapi ↩︎
- RDC : 85,3 % des Congolais vivent dans l’extrême pauvreté, selon la Banque mondiale | BETO.CD ↩︎
- Action et aide humanitaire Congo (RDC) – Médecins du Monde ↩︎
- En RDC, le système de santé percuté par la fin de l’USaid : « Il n’y a plus de solutions de soins gratuits » ↩︎
- https://www.sciencesetavenir.fr/sante/le-demantelement-de-l-usaid-catastrophe-pour-la-sante-en-afrique_185256 ↩︎
- Cf. note 11. ↩︎
- Plan National de Développement Sanitaire recadré pour la période 2019-2022 ↩︎
- Le viol comme tactique de guerre ↩︎
- Le viol : une arme de guerre au Congo | Fondation Panzi ↩︎
- Les violences sexuelles, une véritable « arme de guerre » en Ethiopie – Amnesty International France ↩︎
- Cf. note 17. ↩︎
- Estimates and Determinants of Sexual Violence Against Women in the Democratic Republic of Congo – PMC ↩︎
- République démocratique du Congo : un conflit oublié ? – Amnesty International France ↩︎
- Cf. note 17. ↩︎
- Paix et sécurité : règles et normes internationales | ONU Femmes ↩︎
- Cf. note 16. ↩︎
- RDC : l’ONU demande 2,5 milliards de dollars pour aider 11 millions de personnes ↩︎
- RD Congo : Situation humanitaire dans la province du Nord-Kivu Rapport de situation #10, 12 septembre 2025 – Democratic Republic of the Congo | ReliefWeb ↩︎
- RDC : des défenseurs des droits humains menacés, selon une experte de l’ONU ↩︎
- République démocratique du Congo : les civils en danger alors que le conflit s’intensifie dans l’Est du pays – Amnesty International France ↩︎
- RDC : face au risque d’escalade, l’ONU estime que « le pire est peut-être encore à venir ↩︎
- Cf. note 25. ↩︎
- Le Conseil de sécurité proroge d’un an le mandat de la MONUSCO en République démocratique du Congo, dans des conditions inhabituelles avec l’offensive du M23 | ONU Couverture des réunions & communiqués de presse ↩︎
- Conflit en RD Congo : les raisons de l’inefficacité des forces onusiennes ↩︎