Violences gynécologiques et obstétricales

Illustration d’Anna Wanda Gogusey

Longtemps passées sous silence, minimisées ou ignorées, les violences gynécologiques et pratiques traditionnelles néfastes faites aux femmes constituent aujourd’hui un enjeu majeur de violation des droits humains et de santé mondiale. Ces actes non consentis ont des conséquences physiques et psychiques sur leur victime. 

« Il n’y a rien de mal c’est un médecin , il sait ce qu’il fait » , « c’est pour son bien, il ne faut pas qu’elle attire les hommes » , « ce n’est pas une violence mais une coutume, c’est dans nos traditions ». Tous ces discours conduisent d’une part à la banalisation de ces violences, et d’autre part aux silences des victimes découragées par la minimisation des faits ou envahies par une culpabilité intériorisée.

Il est alors essentiel de s’informer, de sensibiliser, de s’engager et surtout d’écouter les victimes. À l’échelle mondiale, ce sont des millions de jeunes filles et de femmes à qui l’on a arraché une part de leur intégrité, de leur dignité et de leur droit fondamental à disposer de leur propre corps.

  1. Les mutilations génitales : l’excision 

Imaginez partir en vacances dans votre pays d’origine : retrouver vos proches, renouer avec vos racines, découvrir une culture, ou y habiter et rester auprès de celles et ceux en qui vous avez confiance. Puis, sans avertissement, au nom de traditions imposées, une partie de votre corps et de votre dignité vous est arrachée.

Sachez qu’il s’agit du cas d’environ 230 millions de filles et femmes dans le monde selon l’UNICEF. Ce chiffre représente 5% des femmes dans le monde, et peut en représenter jusqu’à 99% d’entre elles en Afrique et en Asie où la pratique est très répandue.

  • Qu’est-ce que l’excision ?

En chirurgie, l’excision désigne l’ablation des petites lèvres ou du clitoris, c’est-à-dire la destruction de cet organe. Elle n’est d’aucun bénéfice en ce qui concerne la santé et est d’ailleurs reconnue par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) « comme une violation des droits humains, une forme extrême de discrimination fondée sur le genre et une atteinte aux droits de l’enfant »1.

  • Pourquoi certaines communautés pratiquent l’excision ?

Les personnes favorables à cette pratique la voient comme une tradition à l’entrée dans l’âge adulte, et l’expliquent parfois par obéissance à la religion alors même que cette dernière l’interdit. Pour eux, c’est une forme de contrôle de la sexualité qui protégerait les filles des relations avant le mariage ou des viols, constituant ainsi une preuve de chasteté et de pureté.

Au plan social, une fille non excisée peut être rejetée par les individus qui l’entourent, stigmatisée ou encore ne pas avoir la possibilité de se marier. Ayant la volonté d’avoir une bonne image au sein de la société, les familles, y compris les femmes ayant elles même déjà subi cette pratique douloureuse, la perpétuent auprès des jeunes filles de leur entourage.

  • Le déroulé et les conditions de l’excision

Pratiquée de façon discrète, l’excision a lieu à domicile, dans un lieu communautaire ou dans des cliniques et cabinets médicaux par des sages femmes traditionnelles ou des professionnels de santé. Lorsqu’il y a intervention du professionnel de santé, la victime peut ressentir un faux sentiment de sécurité qui légitime la pratique, alors même qu’elle se trouve tout autant en danger.

C’est sans anesthésie que sont utilisés des couteaux, des lames, des ciseaux, des rasoirs et parfois même des morceaux de verres et de métal non stérilisé,  sur des jeunes filles âgées de moins de 15 ans la plupart du temps.

Témoignage d’Hani, excisée a l’âge de 8 ans, sur ONG Plan International : « Quand je les ai entendues crier et pleurer, j’étais terrifiée et je me suis enfuie… J’ai eu si mal que je ne pouvais plus m’asseoir et j’ai dû m’allonger pendant 10 jours. »2

  • Les conséquences physiques et psychiques sur les victimes

Physiquement, la douleur est insoutenable sur le moment, et elle ne s’arrête pas là car l’excision a des conséquences sur toute une vie.

Parmi les effets à long terme, se retrouvent notamment :

  • des douleurs chroniques en marchant, en étant assise ou lors de rapports sexuels ;
  • des cicatrices créant des démangeaisons et affectant les fonctions urinaires (séquelles qui ne peuvent être complètement effacées même suite à une intervention chirurgicale) ;
  • des troubles menstruels (règles très douloureuses et saignements irréguliers) ;
  • infections urinaires, vaginale ou génitale ;
  • problèmes sexuels (douleur pendant les rapports, diminution du plaisir et, dans certains cas graves, infertilité).

Sur le plan psychologique, les femmes excisées souffrent parfois de dépression et d’anxiété. Elles peuvent également avoir des flashbacks (stress post-traumatique), et ressentir de la culpabilité ainsi qu’un manque de confiance envers les autres.

  • Vers une évolution positive ?

Bien que la lutte contre l’excision reste un chemin encore long, on s’aperçoit que la situation s’améliore. La nouvelle génération se mobilise de plus en plus face aux enjeux humains, et donc face à cette pratique. Des associations sont créées afin de récolter des fonds pour financer des opérations permettant de réparer l’appareil génital. 

De même, une sensibilisation au sujet de l’excision se fait au travers de la culture, par exemple avec le film « Muganga » traduit par « Celui qui soigne » diffusé au cinéma qui retrace le parcours du docteur Denis Mukwege ayant reçu le prix Nobel de la paix pour avoir pris en charge avec son équipe plus de 87 000 survivantes de violences sexuelles lors de conflits armées en République démocratique du Congo.

  1. Le repassage des seins 

Après avoir exploré la réalité tragique de l’excision, une autre forme de violence faite aux filles et aux femmes mérite d’être mise en lumière, même si elle est beaucoup moins connue et médiatisée : le repassage des seins. Comme l’excision, cette pratique n’est pas un rite religieux codifié mais une intervention sociale et culturelle profondément ancrée dans certaines communautés, pourtant dangereuse pour la santé physique et psychologique des victimes.

  • Qu’est-ce que le repassage des seins ?

Le repassage des seins est une pratique traditionnelle visant à freiner ou retarder le développement des seins chez les jeunes filles à l’aube de la puberté. Elle consiste à marteler, aplatir ou masser la poitrine naissante avec des objets qui ont été chauffés, tels que des pierres, des spatules, des pilons, parfois aussi des feuilles, des ceintures serrées ou d’autres instruments de fortune. L’objectif affiché par les praticiennes est de rendre la poitrine plate ou moins visible afin d’« atténuer » les signes de puberté

Cette intervention est généralement effectuée par des femmes de la famille, mères, grands-mères, tantes ou d’autres parentes, souvent sans implication des hommes, et se déroule dans l’intimité du foyer, loin du regard extérieur, ce qui contribue à son invisibilité médiatique et sociale.

  • Où est-elle pratiquée et pourquoi ?

La pratique est majoritairement retrouvée en Afrique de l’Ouest et du Centre, notamment au Cameroun, où elle est considérée comme la forme la plus répandue de repassage des seins. Là-bas, près d’un quart des femmes auraient été soumises à ce rite dans leur enfance. Cette pratique a également été signalée au Togo, au Bénin, au Tchad, en Guinée-Bissau, en Côte d’Ivoire, au Kenya et au Zimbabwe.

Les motivations avancées par les familles sont diverses mais liées à des craintes sociales et protectrices : retarder les signes de puberté pour que les filles n’attirent pas l’attention masculine, éviter les grossesses précoces ou les violences sexuelles, ou encore permettre aux filles de poursuivre leurs études plus longtemps. Dans certains contextes migratoires, cette pratique a même été observée dans des communautés africaines en Europe, notamment au Royaume-Uni, où des centaines de filles sont potentiellement à risque, dissimulées derrière des normes culturelles familiales.

  • Chiffres et prévalence

Les estimations restent difficiles à établir précisément, en grande partie parce que la pratique est cachée et rarement déclarée publiquement. Cependant, des études montrent que des millions de jeunes filles sont concernées. D’après certaines enquêtes, environ 3,8 millions d’adolescentes à travers le monde ont subi cette intervention. Au Cameroun, on estime jusqu’à 24 % le taux de filles l’ayant enduré, et dans certaines provinces plus de 50 % ont déclaré avoir subi le repassage des seins. 

  • Conséquences physiques et psychologiques

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle cette pratique protège ou aide les filles, ses effets sont profondément délétères. Le repassage des seins peut provoquer une douleur intense, des brûlures, des cicatrices, des infections, des kystes, ainsi que des lésions irréversibles des tissus mammaires. Des cas de déformation ou d’atrophie de la poitrine ont été signalés, ainsi qu’une difficulté ou impossibilité à allaiter plus tard. 

Sur le plan psychologique, les victimes témoignent d’une image corporelle affectée, d’un sentiment de honte ou d’un traumatisme durable, parfois associé à un rejet de leur propre féminité. La pratique normalisée dans certains cercles familiaux peut aussi renforcer des stéréotypes de genre qui limitent l’autonomie des filles sur leur propre corps. 

  • Une violence faite par des femmes sur des femmes

Un aspect troublant, mais essentiel à comprendre, est que le repassage des seins n’est généralement pas imposé par des hommes, ni par des figures d’autorité extérieures : il est souvent perpétré par des femmes proches, principalement des mères ou grand-mères, qui croient agir pour le « bien » de leurs filles ou pour leur sécurité sociale. 

Cela rend la pratique particulièrement complexe à dénoncer et à éradiquer : elle s’inscrit dans des dynamiques familiales et culturelles de protection, même si elle constitue une forme de violence envers le corps des jeunes filles.

  1. Les violences obstétricales: des violences passées sous silence
  • La nature des violences

Dans un rapport de 2018, le Haut conseil à l’égalité entre femmes et hommes en France a défini les violences gynécologiques et obstétricales comme “des gestes, propos, pratiques et comportements exercés ou omis par un.e ou plusieurs membres du personnel soignant sur une patiente au cours du suivi gynécologique et obstétrical et qui s’inscrivent dans l’histoire de la médecine gynécologique et obstétricale, traversée par la volonté de contrôler le corps des femmes (sexualité et capacité à enfanter)3

Sont compris dans cette définition les actes, de pénétration ou non, non consentis, les violences purement sexuelles, la commission d’actes ou le refus d’actes non médicalement justifiés, l’ignorance de la gêne exprimée par la patiente et la négation de ses douleurs. Outre ces violences physiques et sexuelles, il faut aussi prendre en compte les violences causées par des propos injurieux, sexistes ou porteurs de jugement sur la sexualité, la tenue, le poids ou encore la volonté d’avoir des enfants.

Plusieurs pratiques de violences gynécologiques et obstétricales physiques sont à déplorer dans le monde. Les plus connues sont les actes de violences sexuelles pratiqués par des membres du personnel médical, actes réprimés de manière unanime par les différents États mais malheureusement toujours trop présents. 

Une autre pratique, très répandue, consiste à effectuer des touchers vaginaux ou à insérer des instruments dans le vagin sans autorisation de la personne concernée. Beaucoup de femmes dénoncent le fait que des membres du personnel médical se permettent d’insérer la sonde ou d’effectuer des frottis, sans prévention ni accord préalable de la patiente. Cette pratique est assez répandue dans le cadre de formations. Il arrive que le gynécologue ne demande pas à la patiente son accord pour que des internes participent au rendez-vous voire même que, lors d’opérations où la patiente est endormie, il encourage ses internes à pratiquer des touchers vaginaux pour s’entraîner sur la patiente, encore une fois sans consentement. 

D’autres violences consistent dans le fait pour le professionnel de santé d’ignorer la douleur qu’exprime la patiente, utiliser des outils qui la blesse et continuer son opération, parfois en usant d’insultes et de chantage, malgré les supplications de la patiente d’arrêter immédiatement ses actes. 

Certains considèrent également comme une forme de violence physique le fait d’imposer à une femme d’adopter une posture “jambes écartées” alors qu’elle n’est pas forcément nécessaire. Par exemple, pour insérer une sonde, il est totalement possible de permettre à la patiente de rester couverte et de surélever légèrement ses genoux, voire même d’insérer elle-même la sonde si cette dernière est nécessaire.

S’agissant des violences physiques et morales dans le cadre de l’accouchement, celles-ci sont la plupart du temps méconnues du public du fait du tabou entretenu et de la normalisation de ces pratiques médicales comme faisant partie du processus de l’accouchement. Pourtant, elles s’inscrivent plus largement dans le champ des violences faites aux femmes. La sphère médiatique a permis de jouer un rôle dans la reconnaissance des violences obstétricales grâce aux nombreux témoignages de femmes dans les médias. 

Les violences obstétricales regroupent l’ensemble des violences commises envers les femmes lors de l’accouchement, en milieu hospitalier par les sages-femmes, les obstétriciens et plus largement l’ensemble du personnel de santé qui intervient lors de l’accouchement. Ce terme, qui ne fait pas consensus dans le monde médical, peut aussi englober les violences subies tout au long de la grossesse. La volonté de diminution des risques de complications encourus par les patientes tend de plus en plus à réduire l’autodétermination et l’autonomie des femmes en excluant leur ressenti et leur avis. 

En France, 75 % des femmes interrogées lors d’une étude sur les violences obstétricales par l’association « Maman travaille » ont expliqué avoir subi une épisiotomie non consentie et l’ont vécu comme une mutilation sexuelle.4 L’épisiotomie — une incision aux ciseaux sur quelques centimètres de la muqueuse vaginale et des muscles superficiels du périnée pour faciliter l’accouchement — considérée comme un acte préventif d’une déchirure grave, n’est pas une pratique isolée. Examens vaginaux sans consentement, césarienne à vif, péridurale imposée, décollement des membranes : ces gestes, qui visent à l’origine à accélérer le travail ou bien à déclencher l’accouchement, sont tous effectués dans un contexte de totale incertitude et sans transparence de la part des sages-femmes et obstétriciens

D’autres pratiques qui ne sont pas effectuées pour des raisons médicales, telles que « le point du mari », sont intrinsèquement liées à des motifs sexistes et misogynes qui laissent des séquelles physiques mais aussi psychologiques chez la patiente. Le resserrement du diamètre de l’entrée du vagin avec des points de suture désigne une intervention non médicale qui accentue le plaisir du partenaire. Réalisé sans le consentement de la patiente, il mène à des conséquences graves comme les douleurs lors des rapports, affectant ainsi la vie sexuelle des femmes après l’accouchement.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que les violences gynécologiques et obstétricales peuvent également être morales et psychologiques lorsque le professionnel de santé porte un jugement sur la cliente ou l’injure. Les plus illustrées sont les jugements portés sur des femmes qui souhaitent avoir des enfants mais sont considérées comme “trop jeunes” ou “trop vieilles” ou ayant déjà “trop d’enfants”. 

Enfin les violences psychologiques et morales ne sont pas non plus à négliger. De nombreuses femmes ont témoigné avoir subi des remarques, des humiliations et de la maltraitance psychologique lors de leur grossesse, ce qui détériore leur confiance vis-à-vis des gynécologues et médecins. « Alors, on ne sait pas accoucher ? », « Tu as eu une césarienne ? Eh bien, il fallait pousser ma grande », « Ne criez pas madame, vous dérangez le chirurgien » : ces phrases prononcées par le personnel médical à des patientes minimisent la douleur et invalident les expériences vécues lors de l’accouchement, ce qui peut potentiellement provoquer des traumatismes internes chez ces femmes en position de vulnérabilité.

Les violences gynécologiques et obstétricales naissent aussi du fait de la difficulté de l’accès aux soins, notamment en zones de guerre ou dans les lieux où peu de professionnels de santé exercent. 

L’OMS détermine par exemple deux éléments qui ont considérablement détérioré l’accès aux soins gynécologiques en Afrique de l’Ouest : la mise en place de politiques d’ “assainissement” imposées par la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International, et la dévaluation du franc CFA. Ces mesures ont causé une chute de 50% des salaires, entraînant une baisse du nombre de professionnels de la gynécologie et un accès aux soins plus dur pour les femmes. 

Cette difficulté d’accès peut également venir de l’influence des traditions culturelles ou religieuses comme l’explique un article du journal Genre en Action qui explore le cas du Sénégal sur la question5. Il y est mis en avant la stigmatisation des femmes qui se rendent à des consultations gynécologiques. Effectivement, il est parfois mal vu pour une femme de se déshabiller devant un étranger, et il arrive que les maris ou partenaires de la femme ne l’autorisent pas à se rendre à une consultation. Dans une société où la gynécologie est taboue, le fait pour une femme de se rendre à une consultation peut être vécue par elle comme une transgression.

  • Les causes de ces violences

Ces violences gynécologiques et obstétricales prennent souvent leurs racines dans les pratiques anciennes et traditionnelles, peu regardantes du bien-être des femmes. Les femmes ont souvent été considérées comme appartenant à un sexe malade par nature, devant être soigné. En effet, les manuels d’études avaient souvent une partie sur les “maladies de femmes” mais rien sur les “maladies d’hommes”, renforçant la vision du sexe féminin comme un sexe faible. L’incompréhension du fonctionnement du corps de la femme a mené les médecins à utiliser des méthodes inadaptées ou non-nécessaires, comme la pratique de l’épisiotomie ou encore le forceps, pouvant laisser des séquelles indélébiles au corps de la femme. Les professionnels de secteur médical rejette souvent l’appellation de “violences” ou encore de “viol” dans le cas de touchers sans consentement et préfèrent parler de manque de considération causé par le manque de temps et de personnel gynécologique dont le nombre est en baisse constante.

  • Conséquences sur les femmes victimes

Il résulte de telles violences des conséquences physiques et psychologiques très lourdes. Beaucoup de femmes victimes déclarent garder des traces de mutilations physiques et des douleurs pendant un long moment, voire indéfiniment, entretenant la douleur en continu. Certaines d’entre elles développent aussi un stress post traumatique et un sentiment de peur à l’égard du personnel gynécologique. Elles n’osent plus consulter, même quand cela est nécessaire, par peur de subir à nouveau les violences dont elles ont déjà pu être victimes. Elles ne reçoivent donc pas les soins dont elles ont besoin ou décident d’accoucher de chez elles.

  • Un accroissement de la visibilité et des régulations ?

Une première dénonciation au grand public des violences gynécologiques et obstétricales avait eu lieu aux États-Unis en 1958 dans un article appelé “Cruelty in Maternity Wards” du Ladies Home Journal, écrit par Sheila Stubbs6. Pour autant, c’est seulement dans les années 2000 que ces violences sont mises en avant par les États d’Amérique du Sud dans des articles dénonçant des violences physiques, verbales et sexuelles et l’usage injustifié de certaines pratiques médicales. Le Venezuela a été le premier pays au monde à définir dans sa loi sur les droits des femmes les violences obstétricales. L’Argentine, l’Uruguay, le Mexique et le Brésil ont suivi cette démarche.

Dans les années 2010, les institutions internationales et européennes commencent à se saisir du sujet et publier des règles pour empêcher ces violences. Entre 2016 et 2018, l’OMS identifie sept catégories de maltraitances : violence physiques, sexuelles, verbales ; discrimination et stigmatisation ; non-respect des standards professionnels ; mauvaises relations entre soignant et soignée ; et contraintes liées à l’accessibilité du système de santé. En 2018, le Haut conseil à l’égalité femmes-hommes en France publie également un rapport sur les violences gynécologiques et obstétricales et formule vingt-six recommandations7. Le 3 octobre 2019, le Conseil de l’Europe adopte la résolution 2306 pour lutter contre ces violences sexistes8. Une Charte des soins de maternité respectueux est créée le 23 octobre 2019 lors du Forum régional africain sur l’expérience des soins, contenant dix articles qui reconnaissent des droits aux femmes mais qui n’a pas de valeur contraignante9.

Malgré ces initiatives en hausse, les règles édictées n’ont le plus souvent aucune valeur obligatoire. Celles qui pourraient l’être sont la plupart du temps touchées d’ineffectivité, par manque de connaissance des violences gynécologiques et obstétricales, par manque de reconnaissance de certaines formes de violences comme les césariennes forcées et par manque de preuve que peuvent apporter les victimes.

La réduction des violences obstétricales passe dans un premier temps par la prise de conscience par le personnel médical des violences qui subsistent et persistent pendant l’accouchement ou tout autre rencontre avec le corps médical gynécologique. Il est primordial qu’une formation médicale englobe aussi des attitudes bienveillantes afin d’assurer le bon suivi gynécologique des patientes et une meilleure écoute de ces dernières. Afin de lutter contre les violences obstétricales, l’OMS préconise la mise en place de ressources nécessaires pour assurer des soins de santé maternelle de qualité et accessibles tout en garantissant un bon suivi médical. « Les prestataires de soins de santé doivent également bénéficier d’un soutien et d’une formation afin de veiller à ce que les femmes soient traitées avec compassion et dignité », indique l’OMS dans un communiqué de presse de 201910

Avec le rôle crucial que jouent les associations dans la prévention et l’encouragement des normes de soins respectueuses, la lutte contre les violences obstétricales est en marche

  1.  La mère des violences gynécologiques : les lois anti-avortement aux États-Unis 

Aux États-Unis, les lois paternalistes encadrant l’avortement sont devenues un instrument de violence gynécologique institutionnelle qui ciblent directement le corps et la santé des femmes (et personnes nées avec un utérus). 

En juin 2022, la Cour suprême américaine a annulé l’arrêt Roe v. Wade, permettant ainsi aux États d’interdire l’avortement11. Actuellement, 26 États sur 50 sont contre l’avortement, dont treize l’interdisant totalement avec la menace de sanctions pénales, et treize hostiles à ce droit et exprimant leur volonté d’interdire totalement l’avortement. Aucun d’entre eux ne dispose de protections juridiques en matière d’avortement. Seuls 11 États (dont New York et la Californie) garantissent une protection juridique et constitutionnelle de l’avortement, et mettent en place des lois et politiques qui facilitent l’accès aux soins liés à l’avortement. 

Cette interdiction voire criminalisation de l’avortement dans la majorité des États n’est pas anodine : le contrôle legislatif de l’autodétermination des femmes et de leur souverainté corporelle constitue une forme de violence gynécologique

  • Une violence législative qui se traduit par des pratiques médicales abusives

Cependant, cette violence n’est pas uniquement institutionnelle. Elle se traduit par des pratiques médicales insensibles et négligentes envers les femmes souhaitant avorter. Par exemple, la pratique consistant à effectuer une échographie et un test d’activité cardiaque fœtale avant un avortement est devenue obligatoire dans plusieurs États. En effet, en 2025, treize États exigent qu’une échographie soit réalisée avant un avortement (six d’entre eux exigent que le professionnel de santé affiche et décrive l’image) et quinze États exigent qu’un test d’activité cardiaque fœtale soit réalisé avant un avortement (trois d’entre eux exigent que le professionnel de santé diffuse les sons générés par le test). Parmi ces États exigeant des échographies ou des tests d’activité cardiaque fœtale, dix ont également interdit totalement l’avortement. Cela complique l’accès à l’avortement, attribue un statut de personne à l’embryon et dissuade donc le recours à l’avortement. Or selon le Guttmacher Institute, les échographies, bien que souvent utilisées dans le cadre des soins liés à l’avortement pour déterminer la durée de la grossesse, ne sont pas considérées comme médicalement nécessaires avant la plupart des avortements12. De même, les tests d’activité cardiaque fœtale ne sont médicalement nécessaires pour aucun avortement. Cela constitue donc une forme de manipulation émotionnelle qui peut entraîner des séquelles psychologiques. 

  • Les refus de prise en charge : un système médical qui ignore les femmes

Par ailleurs, les cas de refus de prise en charge sont très nombreux. Les femmes se trouvent dépossédées de leurs corps dans un système qui les ignore. En effet, aux États-Unis, la pratique du conscientious objection ou “refus pour des raisons religieuses ou personnelles” est extrêmement répandue. L’OMS exhorte depuis longtemps les États à prendre des mesures pour garantir que cette pratique ne compromette pas l’accès à l’avortement. 

Certaines études démontrent que le conscientious objection affecte négativement les droits des femmes souhaitant avorter ainsi que les droits des professionnels de santé qui ne font pas objection. Dans plusieurs cas, le professionnel de santé qui fait objection va au-delà du simple ‘refus’ de fournir des soins et “s’étend à la tentative d’empêcher l’avortement par la dissuasion, la désinformation, la désorientation, les retards et parfois les abus.”13. Par exemple, le cas d’Adrianna Smith en juin 2025, femme afro-américaine artificiellement maintenue en vie pour permettre la naissance d’un bébé (qui n’était qu’au stade embryonnaire lors de sa mort), démontre la violence des lois anti-avortement aux États Unis. Selon le journal Libération, “l’hôpital aurait décidé de la maintenir artificiellement en vie pour permettre à la grossesse de se poursuivre afin de se conformer avec une loi sur l’avortement décriée de Géorgie (…). La jeune femme a ainsi été maintenue sous assistance respiratoire pendant quatre mois, sans que la famille n’ait mot à dire, selon sa mère.”14.

  • Chiffres et statistiques 

Ces violences institutionnelles et ces pratiques (ou non-pratiques) médicales ont des conséquences quantifiables. Selon le Center for Reproductive Rights, aux États-Unis, les femmes noires ont près de trois fois plus de risques de mourir de complications liées à la grossesse (et par extension, liées à la non-prise en charge suite à une demande de recourir à l’avortement) que les femmes blanches15. De plus, le taux de mortalité maternelle aux États-Unis (24 décès pour 100 000 naissances vivantes), est plus de trois fois supérieur à celui de la plupart des autres pays à revenu élevé. Cependant, ces statistiques ne permettent pas de distinguer clairement si la cause mortelle directe a été un refus de prise en charge médicale explicite d’avortement. 

En somme, les lois anti-avortement aux États-Unis présentent de reéls dangers pour les femmes et personnes en capacité de tomber enceinte. Ces violences paternalistes aliènent les femmes de leur propre corps : ce dernier devient un objet de convoitise législative, abritant un embryon qui se voit attribuer plus de protections et de droits qu’elles-mêmes.

  1. Conclusion

Il existe donc une multitude de violences gynécologiques, qu’il s’agisse de mutilations traditionnelles, de pratiques culturelles oppressives ou de politiques gouvernementales restreignant l’accès aux soins. Cependant, une guérison symbolique et physique reste possible. Elle se matérialise dans l’action de professionnel.les de la santé qui ne se limitent pas à considérer les femmes comme des victimes, mais plutôt, qui, à travers la médecine, renforcent la dignité et l’indépendance de ces femmes.

Le Dr Denis Mukwege, chirurgien-gynécologue et militant des droits des femmes, a fait face à tous les risques pour « réparer » les femmes victimes des violences armées et de viols utilisés comme arme de guerre en République démocratique du Congo. Lauréat du prix Nobel de la paix 2018, il souligne que le fait de soigner les corps mutilés est également un geste politique. Plusieurs professionnels tel que le Dr Mukwege œuvrent pour une reconnaissance totale des violences grâce à la chirurgie réparatrice, l’assistance psychologique et le plaidoyer international. 

En s’opposant à la réduction des femmes à leurs souffrances, et en défendant la dignité et l’autonomie des corps, certains professionnels de la santé deviennent une source d’espoir pour l’avenir des violences gynécologiques.

Par Lucia Badohoun, Fanta Condé, Céléna Ouari, Carla Pierini et Myriam Sdiri.

Cet article n’engage que ses autrices.

  1. THE INTERNATIONAL AID WORKERS’ DILEMMA: NAVIGATING THE GRAY AREA BETWEEN INTERNATIONAL LAW AND CULTURAL RELATIVISM IN RESPONSE ↩︎
  2. Témoignage : « L’excision est un mauvais souvenir qui ne s’efface jamais » – ONG Plan International France ↩︎
  3. Rapport – Actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical : reconnaître et mettre fin à des violences longtemps ignorées ↩︎
  4. Violences obstétricales : quand l’accouchement tourne au cauchemar ↩︎
  5. Les violences obstétricales et gynécologiques en Afrique de l’Ouest, entre lutte militante et enjeu de développement – Institut du Genre en Géopolitique ↩︎
  6. Cruelty in Maternity Wards: Fifty Years Later ↩︎
  7. Rapport – Les actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical.pdf ↩︎
  8. Résolution 2306 (2019) – Violences obstétricales et gynécologiques ↩︎
  9. Cf. note 5. ↩︎
  10. Des données récentes révèlent que les femmes sont victimes de mauvais traitements lors de l’accouchement ↩︎
  11. After Roe Fell: U.S. Abortion Laws by State – Center for Reproductive Rights ↩︎
  12. Ultrasound and “Fetal Heartbeat” Test Requirements for Abortion | Guttmacher Institute ↩︎
  13. The Impact of ‘conscientious objection’ on abortion-related outcomes: A synthesis of legal and health evidence – ScienceDirect ↩︎
  14. Loi anti-IVG aux Etats-Unis : un enfant naît alors que sa mère était artificiellement maintenue en vie – Libération ↩︎
  15. United States – Center for Reproductive Rights ↩︎

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