Par Alice Haralambon.
Gisèle Halimi, avocate franco-tunisienne, militante féministe et politique, est décédée ce 28 juillet. Dans le cadre d’un entretien, l’historien Benjamin Stora lui rend hommage en ces mots : « Elle a choisi de lutter pour une cause commune. Cette cause commune, c’est celle de l’émancipation des femmes contre la peine de mort mais aussi le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. C’est une combattante de l’universel ».
Pour Gisèle Halimi, en théorie comme en pratique, les luttes anticolonialistes et féministes sont intimement liées. Au fil de son parcours, elle fut une fervente défenseuse des militants du FLN pendant la Guerre d’Algérie mais elle lutta aussi bien pour la libéralisation de l’avortement, la criminalisation du viol ou la dépénalisation de l’homosexualité.
Dans une famille juive séfarade où la naissance d’une petite fille est une malédiction, la venue au monde de Zeiza Gisèle Elise Taïeb est cachée pendant trois semaines. Être une fille signifie être dépendante économiquement, toujours à la merci de son mari et de fait, donner naissance à une fille est un véritable fardeau pour ces familles.
À chaque étape de sa vie, elle éprouve l’ampleur des difficultés liées à son genre. C’est pourquoi, très tôt, elle questionne le fondement de ces différences. Cette soumission aux hommes, qu’elle voit se dessiner dans la relation parentale, Gisèle Halimi la juge injuste et dès l’enfance la rejette fermement. Refusant de servir ses frères, elle a 12 ans quand elle entame une grève de la faim qui va durer huit jours. L’état inquiétant de la petite pousse ses parents à finalement céder. Pour elle, cette victoire c’était avoir « gagné son premier morceau de liberté ». De plus, elle en retire une grande confiance en sa volonté : quand une cause lui tient à coeur, elle se sait capable d’aller jusqu’au bout.
L’injustice dont, en tant que femme, elle ne cesse de faire les frais, la scandalise. Au journal Le Monde, elle raconte à quel point la condition de sa mère a nourri sa révolte : « Si ma mère et tout mon entourage depuis la prime enfance ne m’avait pas constamment rappelé que le fait d’être une fille impliquait un sort très différent de celui de mes frères. Un sort dans lequel le choix, le libre arbitre, la liberté, n’avaient aucune place. Un sort uniquement déterminé par mon genre… » Petit à petit, elle élargit son regard sur les différents facteurs de discrimination, et d’infériorisation.
D’abord, c’est par l’éducation qu’elle chercher à s’extirper des dominations. Elle apprend par elle-même, avec ce qu’elle trouve sur sa route, jusqu’à obtenir une bourse de scolarité qui lui permet de poursuivre ses études, à une époque où la majorité des filles n’a pas accès à une longue scolarité. Elle va partir à Paris faire des études de droit et devenir avocate.
Ensuite vient le temps de l’engagement. Pendant la Guerre d’Algérie (1954-1962), elle fait partie des signataires du Manifeste des 121, également nommé la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la Guerre d’Algérie », un appel à la désobéissance militaire et pour l’indépendance de l’Algérie. En 1961, elle prend la défense de Djamila Boupacha, 22 ans, militante algérienne du Front de libération nationale algérien (FLN) arrêtée, torturée et violée par des soldats français. Gisèle Halimi est connue pour être l’avocate des causes difficiles, et s’illustre par l’aplomb dont elle fait preuve lors de ses plaidoiries.
Elle utilise son statut d’avocate pour faire avancer les mentalités. Parmi les grands procès de sa carrière, citons le cas de Marie-Claire Chevalier, mineure de 16 ans accusée d’avoir eu recours à l’avortement après un viol. L’avocate pénaliste Zoé Royaux explique que Gisèle Halimi non seulement obtint sa relaxe, mais surtout qu’elle parvint à mobiliser l’opinion : « À Bobigny, elle fait venir la société civile dans l’enceinte judiciaire (…) pour venir expliquer aux magistrats ce qu’est l’avortement pour les femmes. C’est sa manière à elle de mettre en place un procès politique pour qu’il y ait une utilité sociale et pour pouvoir combattre effectivement la loi qu’elle considère comme étant injuste. Et ça, c’est révolutionnaire. » C’est le premier procès dans lequel les accusées deviennent accusatrices de la loi (loi de 1920 sur l’avortement), et cela va ouvrir la voie aux discussions qui mèneront à la dépénalisation de l’avortement, avec la loi Veil, votée quelques années plus tard, en 1975.
En 1978, Gisèle Halimi devient l’avocate de deux touristes belges, lesbiennes, violées par trois hommes à Marseille. Le refus du huis clos participe à faire changer la honte de camp, à alerter l’opinion et à faire reconnaitre le viol comme un crime.
« L’avocate irrespectueuse », comme elle aimait à se qualifier, a pu lutter pour la dépénalisation de l’homosexualité en devenant députée au début du septennat de Mitterand. Cette courte irruption dans la fonction politique ne l’empêche pas de s’engager pleinement, d’une part à travers ses procès politiques mais aussi par la fondation de son association « Choisir la cause des femmes », ou encore par des tribunes. En 1971, alors que le serment d’avocat l’engage à respecter la loi, elle est la seule avocate à signer le Manifeste des 343 – dans lequel des Françaises déclarent avoir eu recours à l’avortement – et s’expose à d’importantes sanctions déontologiques.
Gisèle Halimi a transformé ses procès et ses plaidoiries en tribunes publiques : ce faisant, elle a fait entrer la société civile dans le monde judiciaire. Elle a utilisé le droit pour faire avancer les causes qui lui étaient chères, telles l’égalité des sexes, la décolonisation… Sa force est sûrement de ne s’être jamais résignée face à l’injustice.
Cet article n’engage que son autrice.
