Madame 60 bis

Par Aurore Poncelet

Madame 60 bis, roman de Henriette Valet, a été publié pour la première fois pendant l’entre-deux-guerres. Le livre, qui a pourtant été acclamé lors de sa parution et traduit à de nombreuses reprises, est aujourd’hui oublié. Le nom d’Henriette Valet ne nous évoque rien : si les biographes ont pu retracer le début de sa vie, ils n’ont aucune idée de ce qu’elle est devenue après 1946, année de la parution de sa dernière pièce, L’île grande. François Ouellet, auteur de la préface du roman, nous apprend que Henriette Valet emménage à Paris à vingt-quatre ans, après être entrée au P.T.T à Moulins. Arrivée à Paris, elle contribue à la revue de Henry Poulaille, Prolétariat, et fait la rencontre d’un grand nombre d’intellectuels de gauche. (préface, p.8)

Très tôt, elle s’intéresse à la condition des femmes pauvres et participe à des discussions sur l’avortement ou birth control (préface, p. 17). Alors que ces problématiques opposent, dans les années 1930, les natalistes (en faveur d’une augmentation du nombre de naissances) et les malthusiens (en faveur d’une restriction du nombre de naissances, et donc des méthodes contraceptives), elle rappelle la nécessité pour les futures mères d’accoucher dans des conditions décentes.

Le roman de Henriette Valet s’ouvre sur l’arrivée de la narratrice (anonyme) à l’Hôtel-Dieu de Paris, refuge où elle doit accoucher, faute de moyens pour payer une sage-femme à domicile. “60 bis”, c’est le numéro de matricule de la jeune femme, ce par quoi, dans cet univers clos qu’est la maternité, elle sera désormais identifiée.

Lucide, elle dénonce avec virulence les violences subies par les parturientes, déjà affaiblies par la misère dans laquelle elles ont toujours vécu. Alitées dans l’une des salles de l’Hôtel-Dieu pendant plusieurs jours, elles subissent en effet les visites régulières des internes et des médecins, pour lesquels elles ne sont que des utérus. Henriette Valet parvient à décrire avec brio l’atmosphère suffocante de la maternité, ses odeurs, ses bruits, ses cris, et nous laisse entrevoir ce à quoi faisait face une femme enceinte et sans ressources pendant l’entre-deux-guerres.

En résumé, “Madame 60 bis tient tout entier dans une salle de l’Hôtel-Dieu de Paris, où sont recueillies les femmes enceintes sans ressources en attente d’accoucher. Jeunes, vieilles, putains, laiderons, clochardes, Polonaises, unies dans un même destin, forment une colonie de nécessiteuses.” (François Ouellet, préface à Madame 60 bis, p.8)

 

Petit florilège de citations, qui je l’espère vous donneront envie de lire ce magnifique roman :

« Une foule de femmes en chemise et en savates : elles s’agitent, elles vont de lits en lits, lourdes et molles. J’entre, je passe au milieu d’elles. C’est donc là, sous ce plafond bas, dans cet air où la chaleur rend les puanteurs plus âcres, c’est là qu’il me faudra vivre. Combien de temps ? – Déjà les têtes me tournent et les regards se dirigent vers moi, m’agrippent. Je suis retenue par d’invisibles liens ; ces femmes s’emparent de moi, elles m’enveloppent, elles m’adoptent, avec leurs yeux seulement, leurs yeux avides de spectacles. Je suis comme une bête traquée, raidie; Je marche la tête baissée, les yeux fixés au sol ; j’entends les ricanements. L’entrée, les infirmières, la visite, la chemise, tout cela n’était rien : la réalité commence ici. » (p. 31)

« Alors la douleur est en elles, et elles le savent à peine, parce qu’elle n’a pas été dite. La souffrance est ensevelie dans la torpeur. On la supporte mieux ainsi. La misère serait intolérable, s’il fallait la voir en face. Mais parce qu’on ne la voit pas, parce qu’on évite par-dessus tout la vue de son malheur, le malheur continue. Pas de révolte. » (p. 61)

« Comme je le hais, et de plus en plus, ce monde incohérent et féroce qui fait que nous sommes amassées dans cette soupente, accablées, hébétées, humiliées jusqu’à ne plus sentir l’humiliation. » (p. 103)

 

Heureusement pour nous, le roman a été réédité en 2019 par les éditions de L’Arbre Vengeur, et donc aisément accessible aux curieu.x.ses. Bonne lecture !

 

Cet article n’engage que son autrice.

 

 

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