Par Aurore Poncelet
Annie Ernaux est née à Lillebonne, le 1er septembre 1940. Elle grandit à Yvetot, en Normandie, où ses parents tiennent un café-épicerie. Elle devient professeure de lettres et en 1984, elle obtient le prix Renaudot pour son roman La Place. Elle reçoit ensuite de nombreux prix, notamment pour Les Années, publié en 2008. Elle est aussi l’une des seules autrices à faire de l’avortement un sujet romanesque à part entière. Dans l’Événement, publié en 2000, elle revient sur son avortement clandestin. En janvier 1964, soit quatre ans avant la légalisation de la pilule contraceptive et douze ans avant la Loi Veil, qui a permis une dépénalisation de l’avortement en France, la jeune femme de 23 ans décide en effet d’avorter : “J’ai toujours été persuadée que rien n’était jamais gagné pour les femmes”, avertit-elle lors d’une interview (pour L’Humanité). Annie Ernaux rappelle avec force et conviction l’impérieuse nécessité d’agir pour que jamais les femmes ne perdent ce droit si tardivement acquis.
Mémoire de fille, roman autobiographique ?
Annie Duschesne a 18 ans lorsqu’elle devient monitrice dans une colonie pour enfants à S., dans l’Orne, pendant l’été 1958. La date importe, puisqu’elle inscrit l’histoire de la protagoniste dans un contexte historique et social particulier. Or, dans la plupart de ses romans, Annie Ernaux convoque des souvenirs, qui sont ceux de toute une génération.
La narratrice, la “femme de 2014”, reconstitue, à l’aide de photographies, de souvenirs et de lettres qui rythment le récit, l’événement que fut pour la “fille de 58” cet été si particulier. Loin d’Yvetot, la “ville d’origine”, et du foyer familial, elle découvre un monde nouveau, et savoure pour la première fois sa liberté. Dans le roman, elle revient donc sur sa première nuit avec un homme, H., et sur les conséquences de celle-ci sur sa vie de femme. Son rapport au corps (le sien, mais aussi celui de l’autre) en est bouleversé. La narratrice décrit avec beaucoup de justesse ce qu’elle ressent alors, et tente de l’interpréter : “C’est la honte de la fierté d’avoir été un objet de désir. C’est une honte de fille. Une honte historique. » La fille de 58 semble avoir intériorisé cette “domination masculine”, qu’elle ne cherche pas toujours à remettre en question, et qu’elle se contente parfois de décrire : “Ce n’est pas à lui qu’elle se soumet, c’est à une loi indiscutable, universelle, celle d’une sauvagerie masculine qu’un jour ou l’autre il lui aurait bien fallu subir. Que cette loi soit brutale et sale, c’est ainsi.” Elle est ensuite confrontée aux humiliations de ses pairs, à la honte, à l’incompréhension : la narratrice admet que c’est la lecture du Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir qui lui a permis, ensuite, de mettre des mots sur l’indicible, sur ce qu’elle n’avait jamais encore pu formuler.
En bref, Mémoire de fille est un livre qui secoue, qui remue, qui bouleverse. Le texte est sublime et le style d’Annie Ernaux, unique en son genre.
Ci-dessous, quelques extraits pour attiser votre curiosité :
Extrait 1 :
“Il n’y a aucune photo d’elle l’été 1958. Pas même une de son anniversaire, ses dix-huit ans, qu’elle a fêté là, à la colonie – la plus jeune de tous les moniteurs et monitrices – son anniversaire qui tombait pour elle un jour de congé, si bien qu’elle avait eu le temps d’acheter en ville l’après-midi des bouteilles de mousseux, des boudoirs et des Chamonix-orange, mais ils n’avaient été qu’une poignée à être passés dans sa chambre boire un verre et grignoter, s’éclipsant vite – peut-être déjà devenue infréquentable, ou seulement inintéressante parce qu’elle n’avait apporté à la colonie ni disques ni électrophone.
De tous ceux qui l’ont côtoyée cet été 1958 à la colonie de S dans l’Orne, est-ce qu’il y en a qui se souviennent d’elle, cette fille ? Sans doute personne.”
Extrait 2 :
“En ce dimanche gris de novembre 2014, je regarde donc la fille qui a été moi regardant lui tourner le dos, devant tous, l’homme avec qui elle a été nue pour la première fois, qui a joui d’elle toute la nuit. Il n’y a pas de pensée en elle. Elle n’est que mémoire de leurs deux corps, de leurs gestes, de ce qui a été accompli – qu’elle l’ait voulu ou non. Elle est dans l’affolement de la perte, dans l’injustifiable de l’abandon.”
Extrait 3 :
“La fille de la photo n’est pas moi mais elle n’est pas une fiction. Il n’y a personne d’autre au monde sur qui je dispose d’un savoir aussi étendu, inépuisable, qui me permet de dire, par exemple, que
elle est allée pour la photo d’identité chez le photographe de la place de la Mairie avec sa grande copine Odile, un après-midi des vacances de février
ses frisettes sur le front sont dues aux bigoudis qu’elle porte la nuit et que la douceur de son regard vient de sa myopie — elle a enlevé ses lunettes aux verres épais
elle a au coin de la lèvre gauche une cicatrice en forme de griffe – invisible sur la photo – consécutive à une chute sur un tesson de bouteille à trois ans
son pull provient du grossiste en mercerie Delhoume,
de Fécamp, qui fournit la boutique maternelle en chaussettes, fournitures scolaires, eau de Cologne, etc., dont le commis-voyageur déballe deux fois par an ses valises d’échantillons sur une table du café, lequel commis-voyageur, gros, en costume et cravate, lui a déplu le jour où il lui a fait remarquer qu’elle avait le même prénom que la chanteuse en vogue, celle qui chante La fille du cow-boy, Annie Cordy.
Et ainsi de suite, à l’infini.”
Cet article n’engage que son autrice.
