Par Sylvia Roza Suchan
J’ai la (mal)chance d’être une femme. J’ai aussi la (mal)chance d’être une femme Polonaise.
En tant qu’immigrante résidant en France depuis trois ans, on me demande souvent si mon pays natal me manque. « Tu penses rentrer en Pologne après tes études? ». La réponse est toujours la même, comme une vieille chanson dans ma tête : « Non, pas vraiment ». Il y a toujours un peu de tristesse dans cette réplique – c’est dommage de ne pas vouloir rentrer dans son propre pays. L’immigration, même si elle constitue l’aventure d’une vie, fait découvrir une autre culture et permet d’apprendre une langue étrangère. Mais elle est aussi très souvent source de dépaysement et de solitude. Pourtant, je ne pense jamais rentrer en Pologne de manière permanente, et cela en grande partie à cause de la situation des droits des femmes dans ce pays.
La Pologne est, depuis 2015, dirigée par un parti politique ultra conservateur : Prawo i Sprawiedliwość (Droit et Justice). Même si le pays n’a jamais été un véritable paradis pour les femmes, depuis la première élection de Prawo i Sprawiedliwość (PiS), les Polonais se radicalisent de plus en plus, entraînant plusieurs situations absurdes et menant à une insécurité grandissante concernant les droits des femmes polonaises. Un exemple choquant parmi d’autres : le président Andrzej Duda a publiquement incité les juridictions polonaises à ne pas appliquer la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique. Bien que cette déclaration soit douteuse car la Pologne avait bien ratifié la Convention, une série de questions importantes se posent : quel genre de message est-ce que cela transmet aux Polonais.e.s ? Quelles valeurs le Président prônent-il ? Et enfin, qu’est ce que la société polonaise fera de cette permission implicite de violence envers les femmes ?
Cela peut être difficile à imaginer, mais le parti au pouvoir n’est pas le plus extrême en Pologne. Malgré un fort taux de participation au niveau national (et même mondial, en prenant en compte les expatrié.e.s) à la dernière élection législative de 2019, PiS l’a emporté avec une forte majorité.
Mais ce qui est le plus inquiétant, c’est le nombre de votes qu’a reçu Konfederacja (Confédération) – un parti très à droite au sein du spectre politique, touchant aux idées néo-nazies. Konfederacja a reçu 7% des votes à l’élection de 2019, ce qui lui a donné 11 places au sein du nouveau parlement. Ce parti est connu pour ses idées radicales, concernant entre autres les femmes, proposant notamment l’abolition du droit de vote pour les femmes.
Le leader du parti, Janusz Korwin-Mikke, a connu son moment de notoriété en Europe quand il a déclaré au Parlement Européen que « les femmes sont plus faibles, plus petites et moins intelligentes » et que « de ce fait elles doivent gagner moins d’argent que les hommes ». Tout récemment, il a déclaré publiquement qu’il préférerait que sa fille soit victime d’un pédophile plutôt qu’elle ne reçoive des leçons d’éducation sexuelle à l’école.
Un autre sujet sensible en Pologne est le droit à l’avortement. La loi actuelle, nommée « le compromis de l’avortement », n’est guère un compromis, mais plutôt une interdiction de l’avortement avec trois exceptions fondamentales (le viol, le danger pour la vie de la femme, et une grave maladie du foetus). Pourtant, depuis l’élection de PiS, cette loi, qui est quand même une des plus radicales dans le monde, fait l’objet de nombreux débats et tentatives de changements, mais pour rendre l’avortement encore plus difficile d’accès. Dans le droit polonais, les médecins et pharmaciens peuvent brandir la « clause de conscience », c’est-à-dire qu’ils peuvent librement refuser à une femme un nombre de services, comme l’achat de la pilule, d’un traitement de pilule du lendemain, ou encore d’un avortement. C’est une procédure souvent utilisée, le plus fameux cas étant celui du Docteur Bogdan Chazan qui a refusé l’avortement à une patiente, en ne lui indiquant pas un autre médecin qui pourrait exécuter cette opération, malgré l’obligation légale de le faire. La femme en question a donné naissance a un enfant très fortement handicapé, né avec plusieurs organes internes et externes manquants et qui est mort quelques heures après la naissance. Ce cas, très médiatisé, est devenu l’objet de controverses à travers tout le pays, et beaucoup de politiciens et de personnes publiques étaient du côté du docteur Chazan.
Les exemples mentionnés sont le sommet de l’iceberg du sexisme qui structure profondément la mentalité polonaise. Une nation qui, au début du XXème siècle, était l’une des plus ouvertes et progressives en Europe (les Polonaises ont reçu le droit de vote en 1918), et qui est devenue un véritable « Gilead ». Y a-t-il toujours de l’espoir pour la Pologne ? Est-ce que les Polonaises pourront un jour se libérer de ce cauchemar qu’elles vivent au quotidien ? Notre destin semble être entre nos mains. Pourtant, les résultats des dernières élections ne prédisent pas un changement de situation ; du moins pas pour les quatre prochaines années.
Cet article n’engage que son autrice.
