Par Charlotte Plat
Si l’on vous parle de Camille Claudel, vous pensez immédiatement sculpture et vous visualisez quelques unes de ses œuvres les plus célèbres, comme La Valse, L’Âge mûr ou encore La Vague. Pourtant, cette artiste louée aujourd’hui par le public et les critiques d’art pour son esthétique, son innovation, et sa modernité, n’a pas eu le destin que sa renommée laisse imaginer.
Camille Anastacia Kendall Maria Nicola Claudel naît le 8 décembre 1864 à Fère-en-Tardenois, non loin de Reims. Deuxième enfant du couple Louis Prosper Claudel et Louise Athanaïse Cécile Cerveaux, elle est l’aînée d’une fratrie de trois. En grandissant, Camille Claudel développe un goût et un talent pour la sculpture. Après avoir emménagé à Nogent-sur-Seine alors qu’elle avait 12 ans, son père, demande conseil à un ami, Alfred Boucher, sculpteur et peintre notable, qui décèle chez elle une véritable prédisposition artistique. A l’âge de 18 ans, sur les conseils de son mentor, Camille Claudel parvient à convaincre sa famille d’emménager à Paris en 1882. L’artiste en devenir fait son entrée à l’école d’art parisienne l’Académie Colarossi afin de se perfectionner. La même année, elle loue un atelier au no 117 rue Notre-Dame-des-Champs, où elle accueille d’autres artistes de genre féminin, notamment la sculptrice Jessis Lipscomb, qui devient une de ses amies les plus proches.
Cependant, Alfred Boucher quitte Paris peu de temps après pour la Villa Médicis à Rome afin d’honorer les commandes qui lui sont passées. Avant son départ, il confie ses élèves à Auguste Rodin qui doit se charger du cours de sculpture. En 1883, un an seulement après son arrivée à Paris, Camille Claudel intègre l’atelier au dépôt des marbres de l’État, situé au n°182 rue de l’Université. L’année qui suit, en 1884, elle devient membre du groupe de praticiens d’Auguste Rodin. De cette rencontre naît une passion entre les deux artistes. Camille Claudel est tout à la fois élève, artiste, muse et maîtresse. Son talent convainc Auguste Rodin de la faire travailler sur ses œuvres comme l’imposant groupe statuaire Les Bourgeois de Calais. Après un avortement clandestin, qui n’est cependant rapporté que par son frère Paul Claudel, leur relation prend fin en 1892.
En 1899, Camille Claudel produit la statue L’Âge mûr, qui marque le début de la reconnaissance officielle de son art. La version en plâtre de sa sculpture Clotho, datant de 1893, puis celle en marbre réalisée en 1899, sont exposées à la Société Nationale des Beaux-Arts à Paris. Camille Claudel fait également partie de la délégation des femmes françaises artistes présentées à l’Exposition universelle de 1893 à Chicago. 10 années après sa rupture avec Auguste Rodin, elle se libère de l’influence de son ancien amant et travaille à la série qu’elle nomme Croquis d’après nature. Pour cette série, inspirée de la vie quotidienne et de l’art japonais, la sculptrice travaille des matériaux différents et des sujets de taille réduite. Les Causeuses et La Vague, datant respectivement de 1895 et 1897, sont particulièrement représentatives de cette démarche. L’année 1905 marque la fin du soutien apporté par sa commanditaire, la comtesse Arthur de Maigret, rencontrée en 1897, qui lui permettait d’être indépendante en tant qu’artiste. Entre 1899 et 1913, elle vit et travaille seule dans son nouvel atelier à l’Hôtel de Jassaud sur l’île Saint-Louis et est touchée par une très grande précarité, qui ne l’empêche pourtant pas de travailler. Le marchand d’art Eugène Blot organise trois expositions de ses œuvres et tente de l’aider à obtenir des aides de l’État, en vain.
Si Camille Claudel reçoit peu de commandes officielles de l’État français, ou de commanditaires privés, cela est majoritairement du fait de son art, qui choque la morale bourgeoise et conservatrice de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. L’artiste, contrairement aux normes sexistes du monde de l’art, représente les corps nus avec la même liberté que les artistes de genre masculin. Sa modernité s’exprime également dans l’agencement des matériaux qu’elle choisit d’utiliser : pour La Vague elle use de l’onyx et du bronze, ce qui est nouveau. L’artiste explore de nouvelles voies et invente la statutaire de l’intimité, pour laquelle elle cherche à saisir sur le vif le vécu d’un geste simple, et représentant le moment qui s’en échappe.
Malgré son implication et son immense travail, Camille Claudel ne parvient pas à se faire un nom assez important pour vivre aisément de son art. Ses contemporains, parmi lesquels sa famille, rapportent dans leur correspondance qu’elle plonge dans la folie et la paranoïa au début des années 1910. Lorsque son père décède en 1913, sa mère prend la décision de la faire interner dans un asile. Camille Claudel reste enfermée dans l’Asile pour aliénés de Montdevergues dans le Vaucluse, du 10 mars 1913, à sa mort, 30 ans plus tard, le 10 octobre 1943. Lors de son internement, ses admirateurs s’y opposent, et une campagne de presse est lancée. Sa famille est alors accusée de vouloir se débarrasser d’elle. Durant ces 30 années, elle ne sculpte plus et ne reçoit pas de visite, ni de sa sœur, ni de sa mère. Seul son frère lui rend visite, à 12 reprises seulement en 30 ans. Sa famille demande également à ce que ses visites et sa correspondance soient restreintes. Dans sa correspondance, elle supplie sa mère, son frère et son médecin à plusieurs reprises de la laisser sortir, mais ses plaintes ne sont jamais entendues. Camille Claudel décède des suites d’une attaque cérébrale, étant très certainement la conséquence de la malnutrition. Son corps est placé dans le carré des aliénés, au cimetière de Montfavet, aucun membre de sa famille n’assiste aux obsèques. Puis, son corps n’étant pas réclamé, ses restes sont transférés dans la fosse commune.
Peu de temps avant son enfermement pour démence paranoïde, Camille Claudel détruit une partie majeure de son œuvre, fait fondre les cires, brise les plâtres et fait disparaître les bronzes. Elle accuse « la bande à Rodin » de lui voler ses œuvres et de faire annuler certaines commandes qu’on lui avait passées. Personne ne veut la prendre au sérieux, et on considère qu’elle est victime de paranoïa. Or, on sait aujourd’hui qu’Auguste Rodin a signé de son nom plusieurs œuvres sculptées par Camille Claudel. Au-delà de ses troubles psychiques, les raisons de son enfermement semblent davantage tenir au fait qu’elle, une femme artiste, dérangeait les normes sexistes entourant le monde de l’art, et qui faisaient d’elles une femme peu respectable et de mauvaise vie. Paul Claudel considère même que c’est l’avortement clandestin, dû à sa relation charnelle avec un homme marié et artiste, qui l’a fait basculer dans la démence.
Morte dans l’anonymat le plus complet, elle est oubliée et sa mémoire cachée par sa famille, honteuse de son passé. Cependant, un important travail de mémoire a été mené par Reine-Marie Paris, une petite-nièce de Camille Claudel dans les années 1980, dans un contexte général de redécouverte d’artistes de genre féminin. Reine-Marie Paris, alors âgée de 20 ans, apprend l’existence de cette grande-tante morte depuis plus de 15 ans. Celle-ci s’intéresse à son œuvre et décide de la mettre en valeur. Elle entreprend de répertorier toutes ses œuvres, rédige un mémoire de maîtrise, puis un catalogue raisonné et enfin une biographie, publiée en 1984. Un film sur Camille Claudel, jouée par Isabelle Adjani sort dans les salles en 1988, et expose aux yeux du grand public la vie et l’œuvre de Camille Claudel. Autrice d’autres ouvrages au sujet de sa grande-tante, Reine-Marie Paris participe également au projet de création du Musée Camille Claudel, qui ouvre finalement ses portes le 26 mars 2017, à Nogent-sur-Seine.
Tout ce travail fourni par cette historienne de l’art a permis de réhabiliter durablement Camille Claudel en tant qu’artiste innovante et sculptrice particulièrement talentueuse. Il reste cependant encore du travail quant à la présentation de sa vie et de son œuvre, et la manière dont on l’articule. Chacun de ses aspects sont généralement structurés autour d’Auguste Rodin. On rappelle sans cesse que Camille Claudel a vécu une passion amoureuse de 10 ans avec le talentueux, l’excellent, le génialissime Auguste Rodin, puis qu’elle a passé 20 années suivantes dans la tourmente, loin de lui. Encore aujourd’hui, on a tendance à ordonner sa vie en trois étapes : « avant Rodin », « la passion avec Rodin : le tournant », « la folie après Rodin ». Ce n’est pas lui rendre service que de l’assimiler sans cesse à cet homme. Sa vie n’a pas été binaire (avec/sans Auguste Rodin) comme on tend à la présenter. Cette critique vaut également pour Paul Claudel, que l’on présente avant Camille Claudel lorsque l’on présente l’œuvre de cette dernière.
Comme pour chaque artiste de genre féminin, il est à la fois plus important et plus intéressant de comprendre leur art et ce qu’elles cherchent à représenter, à travers les sensations, les sentiments, l’intellect, et toutes les étapes qu’elles mettent en place pour parvenir à créer, plutôt que de s’attarder sur leurs relations familiales, sentimentales ou amoureuses. Les artistes de genre féminin sont des artistes avant d’être un genre.
Cet article n’engage que son autrice
