
Par Paloma Ménard-Garcia
Les violences vicariantes renvoient aux violences qu’un parent exerce sur un enfant et qui visent à faire souffrir l’autre parent. D’après Hauteclair Dessertine, secrétaire adjointe et référente “Femmes en danger” de l’Union nationale de féminicides (UNFF), « c’est par exemple un père qui ne ramène jamais ses enfants à l’heure quand il en a la garde, pour susciter une angoisse chez la mère, ou un père qui appelle très souvent la mère, sous prétexte de l’autorité parentale conjointe, pour savoir ce qu’elle fait, où elle est. »
Des violences par procuration
L’expression ‘violences vicariantes‘ vient de la notion de ‘traumatisme vicariant’« . Il désigne le traumatisme que peuvent ressentir des thérapeutes, des travailleurs sociaux ou des aidants en écoutant les personnes qu’ils accompagnent : un traumatisme par procuration. Le mot vicariant est issu du latin vicarius, c’est-à-dire “remplaçant”.
L’objectif d’un conjoint qui exerce des violences vicariantes sur un enfant est donc de faire du mal à la mère à travers lui. Ainsi, les violences vicariantes peuvent être appelées “violences conjugales par procuration”.
D’après le Journal Citoyen et Justice, les violences ont principalement lieu lorsque l’autorité parentale est partagée après la séparation d’un couple : ces situations peuvent en effet être considérées comme “le terrain privilégié” de ce type de violences. Dans ce cas, la violence conjugale ne peut plus être exercée directement mais la garde partagée rend plus grande la menace d’une violence exercée sur l’enfant, surtout si on considère les moments que l’enfant devra obligatoirement passer seul avec son père.
Des violences physiques et psychologiques
Dans les situations de violences vicariantes, l’enfant devient un « objet de chantage » : la gestion des enfants donne lieu à des situations de violence psychologique, comme dans le cas où un père ne ramène pas l’enfant à l’heure pour provoquer une angoisse chez la mère. Mais la violence vicariante existe aussi sous des formes plus extrêmes : elle peut aller jusqu’à l’inceste ou l’infanticide.
L’objectif du conjoint qui agit de cette manière est de continuer à exercer un contrôle sur la mère, comme c’est le cas dans les situations de violences conjugales.
D’après Hauteclair Dessertine, « c’est ce qu’on appelle ‘le contrôle coercitif’, c’est-à-dire le fait de restreindre les faits et gestes d’autrui, de le priver de sa liberté par des techniques comme, dans les violences conjugales, géolocaliser sa partenaire, l’empêcher de sortir ou de pratiquer certaines activités, lui interdire de travailler pour qu’elle n’ait pas d’indépendance financière, la couper de ses proches, etc. »
L’objectif plus large de ces violences est de faire souffrir la mère. Il faut noter également que ces violences s’inscrivent souvent dans la durée, et que les décisions de garde partagée sont parfois irrévocables malgré les signalements de violence.
Les violences vicariantes exercées sur les enfants sont donc bien une continuité des violences conjugales classiques.
Les chiffres de la violence vicariante
- Qu’en est-il de la situation française ?
En 2020, le service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) a dénombré 49 mineurs de moins de 18 ans décédés des suites d’un infanticide dans un cadre intrafamilial.
Selon les derniers chiffres du ministère de l’Intérieur pour l’année 2022, 12 enfants ont été tués dans un contexte de violences conjugales (dont huit infanticides en même temps que l’un des parents), stade le plus atroce des violences vicariantes
Cependant, il faut noter que les chiffres restent incertains. Comme indiqué dans un article du Sénat datant de mars 2025 : “Il y a plus d’un an, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) lançait l’alerte. Les enfants tués par leurs parents ne font l’objet d’aucun recensement précis en France.”
Concernant les violences sexuelles, le ministère de l’intérieur indique qu’en 2016, “les forces de sécurité ont comptabilisé 19 700 enfants victimes de violences sexuelles. Ce chiffre ne représente que la partie révélée des atteintes, celle qui donne lieu à un dépôt de plainte”.
- Qu’en est-il de la situation espagnole ?
D’après le Ministère espagnol de l’égalité, Ministerio de Igualdad, en 2022, parmi 5 379 appels concernant la violence de genre, 713 ont concerné des situations de violence de genre dans lesquelles la victime directe était une femme mineure. Il a également été souligné que l’âge moyen des mineurs touchés par la violence de genre était de 15,8 ans, tandis que l’âge moyen des mineurs vivant dans des environnements violents était de 9,9 ans.
Le graphique ci-dessous illustre cette répartition.

La presse espagnole évoque également les chiffres de la violence vicariante : d’après El Periódico de Catalunya, “depuis 2013, soixante-cinq enfants ont été tués dans un contexte de violence vicariante, dont neuf en 2024”.
Mais alors, quelles sont les réactions de la justice et des gouvernements français et espagnol ?
Le constat est le suivant : les réponses sont différentes, et souvent inégales.
L’exemple de l’Espagne, à la pointe de la lutte contre les violences vicariantes
En Europe, l’Espagne est à la pointe de la lutte contre les violences vicariantes et, plus globalement, contre les violences conjugales.
Depuis quinze ans, l’Espagne est devenue un référent dans la lutte contre les violences conjugales et a mis en place un véritable arsenal pour aider les victimes. Tout passe par une application informatique unique baptisée VioGén et rattachée au ministère de l’Intérieur.
Tel que présenté par Marina Rodríguez, à la tête du département des violences de genre, dès qu’une femme porte plainte, le logiciel évalue son risque d’être à nouveau victime du même agresseur et, en fonction de cette évaluation, diverses mesures policières pourront être appliquées.
L’objectif de ce dispositif est certes d’extraire des données statistiques et épidémiologiques, mais aussi d’inclure des institutions qui ont des responsabilités en matière de violence de genre.
L’outil VioGen aurait ainsi permis de faire baisser de 63% le taux de récidive.
Mais la grande mesure espagnole est surtout le nouveau projet de loi : le gouvernement espagnol a approuvé le 30 septembre 2025 un avant-projet de loi contre la violence vicariante. Le texte définit cette violence comme étant exercée contre des femmes, par un partenaire ou un ex-partenaire, et à travers des tiers, en général des enfants.
La modification du code pénal permettrait d’inclure la violence vicariante en tant que délit à part entière et impliquerait, en principe, une peine allant de six mois à trois ans de prison.
Ce projet de loi introduit aussi une peine pour interdire à l’agresseur de publier des informations ou documents susceptibles de causer davantage de douleur à la victime. Cette nouvelle disposition permettrait d’empêcher la publication de livres comme le controversé El Odio (« La haine »), qui analysait un double infanticide commis par un père pour se venger de son ex-partenaire au début de la décennie passée, en Andalousie, et qui avait bouleversé l’Espagne parce qu’il incluait le témoignage du meurtrier.
La réponse de la France
Comme expliqué plus tôt, le recensement des infanticides en France n’est pas avéré. Les chiffres sont donc incertains et parfois contradictoires.
Comme le dit le titre de l’article Libération d’Emilia Spada d’octobre 2025, la France reste “encore à la traîne”. Le manque de chiffre montre que le sujet n’est pas encore suffisamment étudié, et les avancées juridiques sont lentes.
Pour l’instant, c’est la notion de « contrôle coercitif » – qui a lieu dans les violences vicariantes – qui commence tout juste à émerger dans le champ juridique et le débat public en France. Le contrôle coercitif est décrit comme un « schéma de violences masculines visant à étendre une domination dans le temps et l’espace social, en dégradant l’autonomie des femmes, en les isolant et en infiltrant le moindre aspect de leur vie, y compris les plus intimes ».
En exemple de ce contrôle sont souvent cités des agissements du quotidien, comparables aux mécanismes des violences vicariantes, comme le fait pour un homme de confisquer le téléphone de sa compagne ou de contrôler sa tenue.
En février 2025, les députés ont adopté en première lecture son introduction dans le Code pénal.
Sources :
- Journal Citoyen et Justice – https://www.citoyens-justice.fr/violences-conjugales/les-violences-au-sein-de-la-famille-et-la-parentalite/les-violences-vicariantes-exercees-sur-les-enfants.html
- Franceinfo, définition des violences vicariantes – https://www.franceinfo.fr/societe/violences-faites-aux-femmes/on-vous-explique-les-violences-vicariantes-exercees-par-les-peres-ou-beaux-peres-sur-les-enfants-pour-atteindre-les-meres_6680649.html
- Plateforme Égalité femme-homme et Citoyenneté en Action – https://www.efhca.com/blog/violences-vicariantes/
- Ministère de l’intérieur – https://solidarites.gouv.fr/lutter-contre-les-violences-faites-aux-enfants
- Ministerio de Igualdad – https://violenciagenero.igualdad.gob.es/wp-content/uploads/RE_XVI_2022_FR.pdf
- El Periódico, Patricia Martín – https://www.elperiodico.com/es/sociedad/20250930/nuevo-proyecto-ley-violencia-vicaria-122109718
- Le Monde, article du 30 septembre 2025 – https://www.lemonde.fr/international/article/2025/09/30/le-gouvernement-espagnol-veut-faire-de-la-violence-vicariante-contre-les-femmes-un-delit-a-part-une-premiere_6643789_3210.html
- Libération, article d’Emilia Spada – https://www.liberation.fr/societe/droits-des-femmes/violences-vicariantes-lespagne-veut-se-doter-dune-loi-pour-proteger-les-victimes-collaterales-de-violences-conjugales-20251006_VAEZ7J4LJFFGHDXRJI32YL5MQA/
Cet article n’engage que son autrice.