À condition d’être une femme

À condition d’être une femme

Camélia

« La femme n’est pas une catégorie sociale, il n’y a pas de connivence politique et d’intérêt commun entre une rentière, une ouvrière et une cadre du tertiaire ».

Voilà comment, en un revers de manche, sur le ton dédaigneux qu’on lui connait si bien, Alain Soral balayait sur le plateau d’Ardisson en 1999, toute l’histoire de l’existence humaine, fondée sur les inégalités entre les hommes et les femmes.

Pour lui, l’inégalité économique entre les humains est le combat prioritaire à mener. À titre personnel, s’il fallait jouer au jeu de la hiérarchisation des luttes comme il le fait, ma position serait que celle pour l’égalité des conditions entre les hommes et les femmes est prioritaire sur celle des inégalités purement économiques.

Car après avoir égalisé les conditions économiques entre riches et pauvres, que restera-t-il des inégalités salariales entre les femmes et les hommes, et du reste des inégalités qu’il existe entre eux ? La question de la répartition des richesse n’est elle pas, après tout, l’oeuvre de l’être humain ?

Pour lui encore, les conditions féminine et masculine n’existent pas. J’en suis alors venue à me poser la question de savoir, si, peut-être, il ne tenait pas ces propos seulement parce que, pour la première, il ne la vit pas au quotidien, et, pour la seconde, elle ne souffre d’aucune injustice vis-à-vis de l’autre sexe. Puis, je me suis arrêtée dans ma réflexion en sachant bien que je risquais l’un des habituels sobriquets, celui, entre autres, de féminazie en manque d’arguments.

Alors je me suis efforcée à davantage me pencher sur cette phrase si simple et qui pourtant aurait dû faire bondir de leur siège des invités comme Roselyne Bachelot, présente sur le plateau ce jour là. Lorsque Alain Soral prononce cette phrase, sait-il au moins ce qu’est la condition féminine pour prétendre qu’elle n’existe pas ? De quoi parle-t-on quand on évoque la condition féminine ?

D’un point de vue sociologique, la condition féminine est comprise comme l’ensemble des éléments qui décrivent la place et le rôle de la femme dans la société. Si on essaye de voir les choses plus loin que le seul combat économique (qui semble être la genèse du spectre de réflexion de Soral), on pourrait trouver plusieurs facteurs qui constitueraient cette condition féminine. Prenons en trois.

Le premier prétexte à cette condition féminine – qui vise à être dépassé -, est d’ordre génétique. Même si je me refuse d’envisager le corps de la femme comme un modeste incubateur, il s’agit là, si non d’un miracle ou d’une prouesse, d’une faculté, celle de porter la vie et de la donner. Essentielle, elle rend la nature de la femme d’emblée transcendantale par rapport à celle de l’homme (notons que je pense aussi qu’il existe une condition masculine et une condition humaine). À partir de ce constat, il est établi de dire que la condition féminine est avant tout nichée dans cette fonction. Pourtant, elle tend à devenir désuète dans une société en constante évolution où la femme essaye de reprendre le pouvoir sur le carcan utilitaire que la société lui a imposé depuis l’orée de la civilisation, afin de le dépasser et sur la fonction qu’on souhaite donner au très justement nommé “deuxième sexe” par Simone de Beauvoir.

Le deuxième prétexte à cette condition féminine pourrait être alors également déterminé par la condition sexuelle. Puisque Soral ne semble concevoir la société qu’à travers l’aspect économique, nous pourrions faire un parallèle très intéressant avec la théorie de Marx sur la lutte des classes, au sujet de la condition sexuelle. Il s’agit là, en effet, de voir les deux sexes comme constituant deux classes autonomes, dont l’une, la classe masculine, oppresse et opprime l’autre, la classe féminine, elle-même engagée dans une forme de lutte des sexes. Cela conduirait ainsi, pour faire le parallèle avec le lexique marxiste, à une solidarité de classe, celle de la classe féminine, que nous traduirions en ces termes de « condition » homogène, qu’est la condition féminine. Si l’on achevait cette idée, il faudrait alors dire que la liberté sexuelle n’aboutirait que dans une société sans classe, c’est-à-dire sans plus d’inégalités entre les conditions féminine et masculine. Pour ça, il faudrait passer… par la révolution sexuelle (oui rien que ça) !

Le troisième prétexte serait d’envisager la condition féminine à travers la situation de la femme dans le travail. Historiquement, il est bon de rappeler à Soral que c’est bien l’homme qui a poussé la condition féminine à se constituer à ce niveau-là (comme à bien d’autres niveau en fait), en choisissant de faire valoir ses différences de capacités physiques, intellectuelles et productives avec celles de la femme, afin de l’écarter de l’accès au labeur, dont on connait sa part fondamentale dans l’accomplissement humain. Si nous avons pu dire au départ que la première distinction qui permet de parler de condition féminine est génétique, elle est aujourd’hui largement dépassée (le corps de la femme n’est plus nécessairement lié à l’aspect maternel). En effet, avec l’accumulation des moyens de production, l’avènement de la société capitaliste n’a pas fait profiter également la femme et l’homme. En somme, la femme, pour des excuses génétiques (il fallait rester à la maison, faire les enfants, s’en occuper, et s’atteler aux tâches domestiques), a été écartée de la division du travail, elle-même conduisant à la division des sexes au travail. L’homme, était alors considéré comme un moyen productif, la femme comme un outil reproductif.

De ce point de vue-là, il est vrai que la femme appartenant à une classe favorisée s’éloigne, en même temps qu’elle se différencie de l’homme par ces distinctions biologiques, sexuelles, et productives, des femmes elles-mêmes, celles issues de classes moins favorisées.

C’est surement le message que Soral essaie de faire passer dans sa phrase. En revanche, c’est un non-sens pour ce dernier que d’évoquer les différences économiques entre des femmes puisque toute la problématique relative à notre condition ne se juge pas à l’aune des différences qu’il existe entre nous, aussi pertinentes soient-elles si l’on veut dire que chaque femme est unique dans la société, mais à l’aune des différences qui nous écartent des hommes, d’où « la » condition est féminine ou masculine, et non pas « les » conditions féminines et masculines. Ces conditions a priori que tout oppose n’ont vocation qu’à s’affronter entre elles, et pas en leur sein, comme le suggère Soral : autrement dit, une femme du tertiaire n’a pas vocation à concurrencer une rentière. Soral ne nous apprend rien quand il constate qu’il n’existe pas qu’une femme, mais une multitude d’entre elles. Or, il tend à volontairement fermer les yeux sur les différences structurelles qui nous éloignent des hommes et nous rapprochent entre nous, ce qui fera que moi, étudiante issue d’une famille de classe moyenne, de parents immigrés, me sens proche de Brigitte Macron. Et ce rapprochement me transcende en ce sens qu’il efface le regard que je porte sur nos comptes en banque respectifs, puisqu’il porte sur notre inégalité commune vis-à-vis des hommes (qui, vous l’avez compris, est à mon sens prioritaire).

En somme, Soral, non seulement ignore la définition même de ce qu’est la condition féminine, qui n’est rien d’autre que la position des femmes dans l’organisation sociale, mais en plus, il semble oublier toute une partie de ce qui nous singularise d’une condition masculine (qu’il nie également), puisqu’il ne l’envisage que sous le prisme économique.

Après cette démonstration je m’autorise finalement à rappeler que si Soral s’est mis le doigt dans l’œil aussi profondément, c’est parce qu’il est un homme (ce qui ne veut pas dire que tous les hommes sont voués à commettre cette maladresse, je vous vois déjà faire un esclandre). Les inégalités salariales, de carrières, d’éducation, de sexualité, de droits… en bref, celles que nous connaissons toutes et tous, sont autant de raisons de faire valoir l’existence d’une condition féminine, et c’est d’ailleurs la seule chose que nous évoquons quand nous faisons référence à ce terme ; les inégalités, n’en déplaise à cet indéfectible machiste qu’est Alain Soral. Finalement, la condition féminine existe dès lors qu’il existe une différence de situation sociale entre les femmes et les hommes. Autrement dit, aurait-il le culot de nous faire croire que les inégalités entre les hommes et les femmes n’existent pas ?

Au fond, ce qui dérange peut-être Soral dans cette formulation, c’est qu’on a fait de la condition féminine une spécificité, un étendard qui nous sert de figure de combat. Or, en quoi aurait été-il juste de faire de même pour la condition masculine ? N’en ont-ils pas déjà assez de leurs privilèges ?

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