Janet Sobel, pionnière de l’expressionnisme abstrait
Par Agathe Vignol
New York, 1937, Janet Sobel, 43 ans, entre dans la chambre de son fils et s’essaie à la peinture en utilisant le matériel de ce dernier qui étudie l’art. À ce-moment là, cette mère au foyer et immigrée ukrainienne ne se doute pas encore qu’elle va être à l’origine d’un des plus grands mouvements artistiques américains du siècle : l’expressionnisme abstrait.
Bien qu’elle n’ait jamais étudié l’art, Janet Sobel crée rapidement un langage sur la toile pour communiquer des émotions. Elle fait couler des peintures, utilise aspirateur et autres ustensiles pour faire dévier les tracés, et superpose les couleurs.
L’harmonie et l’émotion qui se dégagent de ses toiles éblouissent son fils, qui voit en elle un grand potentiel et l’aide à faire connaître son travail. Il contacte plusieurs camarades de promo, et Janet Sobel se fait de plus en plus remarquer, jusqu’à ce que son nom arrive aux oreilles de Peggy Guggenheim. La célèbre galeriste américaine est impressionnée par les propositions de l’artiste et décide d’exposer certaines de ses œuvres lors d’une exposition en 1945. Au cours de celle-ci, un certain Jackson Pollock découvre les toiles et affirme à son tour à Peggy Guggenheim être impressionné par le travail Janet Sobel.

Dès l’année suivante, ce même Jackson Pollock peint des œuvres telles que Free Form ou Shimmering substance, des œuvres qui inscrivent l’auteur comme pionnier du mouvement de l’expressionnisme abstrait. Ce mouvement a pour objectif d’exprimer des émotions via un nouveau langage : l’abstrait. L’abstraction des œuvres passe par de nouvelles techniques telles que le dripping : c’est-à-dire laisser couler la peinture sur la toile. Ça ne vous rappelle rien ?


Effectivement, Janet Sobel faisait déjà la même chose quelques années auparavant, et Jackson Pollock s’est sans aucun doute inspiré de ses œuvres pour produire à partir de 1946. Mais alors pourquoi n’est-elle pas connue comme étant la pionnière de l’expressionnisme abstrait ?
Pour répondre à cette question, il faut replacer l’artiste dans son contexte. Nous sommes dans les années 1950, dans une Amérique marquée par le patriarcat, la sortie de la Seconde Guerre mondiale et le début des tensions avec l’URSS.
C’est dans ce contexte que des critiques d’art, majoritairement hommes, découvrent les œuvres de Janet Sobel et s’appliquent pour beaucoup à décrédibiliser cette « mère au foyer » autodidacte au travail « primitif », pour reprendre les mots du critique Clément Greenberg. Ses œuvres ne relèveraient pas du génie, mais plutôt d’un simple hobby. Pourtant, les techniques de peinture qu’ils critiquent chez Janet Sobel, ils les encensent chez Jackson Pollock !
Comme le suppose aussi l’historienne de l’art Anne Eden Gibson, au sortir de la guerre, l’Amérique cherche à glorifier les soldats, leur force et leur virilité, et les institutions ont tendance à mettre de côté les œuvres qui ne s’inscrivent pas en ce sens, comme celles de Janet Sobel. Enfin, dans une logique de soft power face à l’URSS, l’Amérique doit pouvoir rayonner sur la scène artistique, sans être dans l’ombre de l’Europe. L’expressionnisme abstrait apparaît alors comme un symbole de la puissance artistique américaine, la preuve que des artistes outre-Atlantique peuvent créer un nouveau langage artistique et prendre place dans l’histoire de l’art. Or, ce mouvement semble évidemment plus crédible s’il est fondé par un homme artiste plutôt que par une mère au foyer autodidacte et immigrée ukrainienne !
Mais depuis quelques années, Janet Sobel est réhabilitée, son travail redécouvert et de plus en plus d’articles parlent d’elles et lui redonnent son titre de pionnière de l’expressionnisme abstrait.

Cet article n’engage que son autrice.