
Pour lutter contre l’ignorance dans laquelle sont laissées de nombreuses personnalités féminines remarquables, l’association HF Île-de-France a créé en 2015 les Journées du matrimoine (terme aussi employé par des chercheuses et activistes comme Ellen Hertz et Aurore Évain). Ces journées sont donc célébrées au même titre que les Journées du patrimoine.
De fait, outre l’oubli des femmes artistes et créatrices passées, leur sous-représentation constitue aussi un frein pour les femmes artistes actuelles à voir leur travail exposé et reconnu. Selon l’Observatoire de l’égalité hommes-femmes dans la culture et la communication, “Les œuvres des professionnelles de la culture restent moins programmées que celles des hommes, et elles accèdent moins souvent qu’eux à la consécration artistique” (Rapport 2022).
En 2013, le Sénat avait publié un rapport sur La place des femmes dans l’art et la culture. Ce dernier faisait état d’un constat : le patrimoine français est caractérisé par une sous-représentation des femmes, aussi bien dans les postes des directions et institutions que parmi les artistes et personnalités célébré.es.
Selon le ministère de la Culture, en 2019, seul ⅓ des postes de direction dans la sphère culturelle étaient occupés par des femmes. De même, en 2021, les femmes représentaient seulement 6,6% des artistes dans le catalogue des collections des musées de France.
Entre 2009 et 2011, l’exposition Elles@centrepompidou a ainsi souligné la difficulté, et la nécessité, à mettre en avant l’œuvre d’artistes féminines : difficulté car elles sont peu étudiées, et donc peu connues du public, mais nécessité puisqu’elle a attiré plus de 2,5 millions de spectateurs et montre l’évolution du regard de la société sur la répartition des genres.
Les musées étant des lieux d’éducation et d’échange, il est primordial qu’ils donnent de la visibilité aux femmes artistes et créatrices : “un espace d’expression exclusif aux artistes femmes, même temporaire, demeure une meilleure solution que de les condamner à l’invisibilité”.
Il est aussi important de rétablir une parité en s’écartant des stéréotypes anciens retrouvés dans le domaine de l’art : ceux fondés sur l’idée que les hommes sont les artistes et les femmes sont leurs muses. Par exemple, au MoMa, 80% des nus représentent des personnes féminines alors que seuls 5% des artistes exposé.es sont des femmes. Cela se retrouve également en France : au Louvre, sur 35 000 œuvres exposées, seule une trentaine a été créée par une artiste féminine, tandis qu’au musée d’Orsay, c’est 76 œuvres sur 2387. Reconnaître la place des femmes dans le patrimoine implique de changer la perception des femmes dans le domaine artistique et culturel.
Dans cette perspective, on assiste ces dernières années à une inauguration de monuments et d’espaces publics baptisés en l’honneur de femmes influentes, ayant marqué la société française. Ceci est un moyen de rendre hommage aux combats, engagements et performances de nombreuses femmes, désormais mises en avant.
Aujourd’hui, les dénominations dans l’espace public (voies, plaques, jardins, écoles) faisant référence à des femmes s’élèvent à environ 15 %, contre 6 % au début des années 2000. En effet, des plaques commémoratives, statues et noms de rues ont été rebaptisées pour reconnaître publiquement la mémoire de certaines femmes. On retrouve par exemple la Promenade Gisèle Halimi (7ème arr.), le Jardin Mélinée Manouchian (20ème arr.) ou encore le Théâtre de la ville Sarah Bernhardt, la Bibliothèque Virginia Woolf (13ème arr.).
Le 7 février 2025, 3 inaugurations ont également eu lieu pour rendre hommage à des femmes pionnières dans le milieu des sciences, notamment Solange Faladé (psychanalyste), Marthe Condat (thérapeute et pédiatre, première femme agrégée de médecine en France) et Marie Louise Lachapelle (sage-femme, une des fondatrice de l’obstétrique).
De même, un projet de “Panthéon scientifique” féminin a été annoncé par la Ville de Paris le 5 septembre dernier. Celui-ci vise à inscrire les noms de 72 femmes scientifiques sur la Tour Eiffel, soit autant que le nombre de noms masculins déjà inscrits.
En dépit de ces diverses avancées, la sous-représentation des femmes dans le patrimoine français persiste. Elle se retrouve notamment dans l’enceinte du Panthéon, monument parisien historique au sein duquel seulement 7 des personnalités mises à l’honneur sont des femmes, contre 76 hommes. Mais alors qui sont ces femmes que la Nation célèbre aujourd’hui ?
La première femme enterrée au Panthéon est Sophie Bertelot, surnommée “l’inconnue du Panthéon”. En effet, elle y a fait son entrée en 1907 mais seulement en tant qu’accompagnatrice de son mari, Marcellin Berthelot, et n’a donc pas été panthéonisée stricto sensu.
La première à entrer au Panthéon pour les efforts qu’elle a rendus à la Nation, est donc Marie Curie-Sklodowska. Elle est panthéonisée en 1995, soit plus de 200 ans après le premier homme entré au Panthéon. Il était alors question de récompenser non pas ses nombreuses découvertes scientifiques, mais davantage ses efforts de guerre puisqu’elle a conçu des voitures radiologiques, les “Petites Curies”, qui ont permis de sauver des milliers de vies pendant la Première Guerre mondiale.
Il faut ensuite attendre 2015 pour voir entrer deux autres personnalités féminines au Panthéon.
D’une part, Geneviève De Gaulle-Anthonioz qui a dédié sa vie à la défense des droits de l’homme et à la lutte contre la pauvreté dans le monde, et est également entrée dans la résistance française pendant la Seconde guerre mondiale.
D’autre part, Germaine Tillion, une ethnographe entrée dans la résistance française en 1940 mais arrêtée et déportée en 1943 dans un camp où elle utilise les moyens à sa disposition pour remonter le moral des personnes déportées dans ce même camp.
C’est ensuite Simone Veil qui fait son entrée au Panthéon en 2018. Magistrate et femme politique majeure pour la France, elle a notamment rendu l’IVG légale dès 1975 (loi Veil) et fait la promotion de la réconciliation franco-allemande au plan européen.
En 2021, Joséphine Baker reçoit également l’honneur d’être comptée parmi les personnalités du Panthéon. Chanteuse américaine devenue membre de la Résistance française pendant la Seconde guerre mondiale, elle devient la première femme noire panthéonisée.
Enfin, la dernière femme entrée au Panthéon est Mélinée Manouchian en 2024. Ayant immigré d’Arménie, elle prend part à la résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale et obtient la nationalité française à la fin de la guerre.
Malgré cette évolution au sein du Panthéon, il est important de souligner que ce monument porte au premier plan l’inscription “AUX HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE”, ce qui montre que les femmes et leur travail demeurent fortement invisibilisés.
Afin de prendre davantage de recul sur la place des femmes dans le patrimoine français, il convient de s’intéresser à leur situation outre-Atlantique. L’histoire des femmes au Canada diffère effectivement en plusieurs points.
Au début du XIXe siècle, les femmes canadiennes n’ont pas le droit de vote. Ce n’est qu’en 1918 que le droit de vote fédéral est accordé aux femmes blanches. Il faut attendre 1940 pour que le Québec accorde le droit de vote aux femmes, et 1960 pour que le suffrage universel pour toutes et tous, y compris les peuples autochtones, soit reconnu.
Sur le plan de l’égalité, celle-ci se développe progressivement. Entre 1884 et 1964, les femmes mariées obtiennent peu à peu les mêmes droits de propriété que les hommes. En l’occurrence, la victoire de l’« Affaire personne » en 1929 marque la reconnaissance officielle des femmes en tant que « personnes ». L’année suivante, en 1930, Cairine Reay Wilson devient alors la première femme sénatrice au Canada.
Dans le monde professionnel, des lois contre la discrimination et pour l’égalité salariale sont adoptées dès 1951 en Ontario. En 1953 et 1956, des lois fédérales viennent généraliser ces protections. Enfin, une loi sur l’équité en matière d’emploi voit le jour en 1986, parachevant la garantie de l’égalité homme-femme au travail.
À l’échelle internationale, le Canada adopte une approche politique féministe. Effectivement, il soutient l’idée que femmes et filles sont des actrices clés du développement durable et de la paix.
En outre, il fait partie des premiers États à ratifier la CEDAW (Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes) qui impose de rendre compte à l’ONU, tous les 4 ans, des progrès réalisés.
Une brève histoire de la position du Canada sur la place des femmes ayant été rappelée, il s’agit maintenant de se concentrer sur les monuments du pays mettant les femmes à l’honneur. Une douzaine d’ouvrages célébrant des femmes pionnières dans leur domaine y a effectivement été édifiée.
Cet hommage aux femmes dans le patrimoine canadien se retrouve également dans des mémoriels, tel que le monument Enclave : The Ottawa Women’s Monument. Celui-ci honore les femmes et les filles locales assassinées par des hommes entre 1990 et 2000. Il est situé dans le parc Minto, près de la rue Elgin, à Ottawa, Ontario, Canada. Il a été érigé en 1992 par le Women’s Urgent Action Committee en réaction au massacre de Montréal du 6 décembre 1989 et au climat patriarcal de violence envers les femmes.
D’autres monuments viennent célébrer des personnalités féminines en particulier, comme au Québec où ont été érigées les statues de Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain et Marie-Claire Kirkland-Casgrain, trois femmes politiques ayant lutté pour l’égalité des droits au Québec. L’objectif de ces édifices est donc de souligner les progrès du pays en matière d’égalité homme/femme, mais aussi de rappeler le travail qu’il reste à accomplir pour aboutir à une société entièrement égalitaire.
En conclusion, si le patrimoine français tend à reconnaître progressivement la lutte de nombreuses femmes ayant marqué plusieurs domaines (médecine, politique, arts etc), ces inaugurations qui féminisent les villes et le patrimoine sont rares et à l’heure actuelle, les monuments dédiés aux hommes restent très majoritaires. Cela pousse à questionner la durabilité de ce mouvement de féminisation, qui reste néanmoins un moyen très utile et impactant pour permettre à la société de connaître et saluer le travail de femmes.
A contrario, les choses évoluent différemment au Canada : plusieurs monuments rendent hommage aux femmes, qu’il s’agisse de pionnières ou victimes de violences. Une manière de reconnaître leur rôle et leur résistance face à l’injustice. Toutefois, s’il s’agit d’une avancée, il est important de rappeler qu’une représentation plus large des femmes dans le patrimoine canadien reste nécessaire afin d’affirmer leurs droits.
Sources :
- https://reporterre.net/L-Histoire-est-sexiste-le-patrimoine-oublie-les-femmes-artistes :
- https://journals.openedition.org/rfsic/977
- Conférence “Le genre en exposition. Héritage et enjeux pour les musées aujourd’hui”, 2025: https://www.louvre.fr/decouvrir/vie-du-musee/le-genre-en-exposition-les-femmes-dans-les-musees
- Sur la féminisation des noms de rues : https://www.paris.fr/pages/feminisons-les-noms-des-rues-6538
- https://www.franceinfo.fr/societe/les-noms-de-72-de-femmes-scientifiques-vont-etre-inscrits-sur-la-tour-eiffel-a-paris-pour-lutter-contre-leur-invisibilisation_7475239.html
- Sur les monuments canadiens : https://canadianwomen.org/blog/womens-monuments-and-landmarks-across-canada/ (+ visite par Emmanuelle Coupan de l’Enclave : The Ottawa Women’s Monument)
Colloque-femmes-et-physique-1024×683.jpeg : illustration de fond