Par Johanna Mazzerbo
Ce poster créé par l’artiste contemporaine Mary Beth Edelson, dont le titre original peut être traduit par “Quelques femmes artistes américaines encore en vie”, est une parodie du célèbre tableau de Léonard de Vinci, La Cène, qui représente le dernier repas de Jésus Christ avec ses apôtres. Il a été réalisé en 1972, et il est aujourd’hui exposé au MOMA (Museum of Modern Art) à New York. Cette oeuvre est en fait un collage, qui reprend le tableau de l’artiste de la Renaissance tel quel, en remplaçant les visages des personnages par les photos des visages de femmes artistes influentes de notre ère. Ce poster est l’un des collages d’Edelson qui s’inscrit dans une série de qui propose de revisiter la représentation des femmes en art et dans notre culture occidentale judéo-chrétienne, en représentant des femmes dans des positions de pouvoir.
Alors que le tableau de De Vinci, qui reprend l’un des passages les plus connus de la Bible, ne met en scène que des hommes (peut-être à l’exception d’une seule femme qui serait, selon des théoriciens d’histoire de l’art, Marie-Madeleine et non Jean), Georgia O’Keeffe, que Mary Beth Edelson a assise à la place traditionnelle de Jésus, n’a invité que des femmes à sa table. O’Keeffe était une figure majeure de l’art moderniste du XXème siècle ; la raison pour laquelle l’artiste américaine occupe la position dominante du tableau est inconnue, mais la disposition des autres femmes artistes de part et d’autre de Georgia O’Keeffe de façon tout à fait arbitraire peut nous aiguiller, de la même façon, sur le caractère arbitraire de la place de l’artiste centrale. Aux côtés de Georgia O’Keeffe, on peut apercevoir notamment Alma Thomas, Yoko Ono, Faith Ringgold, Agnes Martin, et Alice Neel, autant d’artistes contemporaines et grandes figures féministes qui ont participé à la féminisation de l’art. Les photos d’autres artistes féminines inspirantes encadrent la scène centrale. En plaçant les femmes ainsi, sans hiérarchie selon le statut ou la notoriété des différentes artistes, Edelson participe à la création d’un sentiment de communauté et de solidarité entre les femmes. Elle a même supprimé le rôle de Judas, qui est supposé avoir trahi Jésus dans la Bible, probablement dans le but de représenter le sentiment de confiance qui règne entre elles, et l’intégrité dont les femmes font preuve.
Ce renversement qu’a choisi l’artiste vient contrecarrer l’oeuvre de Léonard De Vinci ; tout d’abord par la désacralisation du tableau originel, qui est opérée dès lors qu’Edelson choisit de le moduler, de s’y attaquer, et de faire assoir un sujet politique et social à la place qu’occupait le sujet religieux. Le choix du support est également militant : le collage participe à cette désacralisation, en chamboulant les codes du Beau classiques. Ce travail de substitution radicale des visages masculins par des visages féminins— au sens étymologique du terme, une substitution qui part de la racine des choses — précisément pour déraciner le symbolisme du tableau original, est particulièrement provocateur, et c’est aussi par là que l’oeuvre de De Vinci est contrecarrée : alors que les personnages du tableau sont des figures de sagesse, leur remplacement par des figures féminines actuelles est frappant et choque. En 1995, le collage reçoit de nombreuses critiques, notamment de la part de groupes religieux conservateurs qui appellent à la censure de l’oeuvre, qu’ils jugent outrageuse. Probablement, Edelson cherchait à scandaliser ; c’est tout le sens de son oeuvre.
Cet article n’engage que son autrice.
