Un vent de liberté souffle dans les rues de New York : les pieds vissés sur leurs planches colorées, Janay, Honeybear, Kirt, Indigo et Camille défient la gravité au milieu des voitures dans la ville qui ne dort jamais.
De jour comme de nuit, la bande de vingtenaires venant d’horizons sociaux et financiers hétéroclites zigzague entre les piétons et le mobilier urbain en enchaînant les figures sur le bitume.
Intitulée Betty, la série réalisée par Crystal Moselle et diffusée en 2020 se ré-approprie un terme argotique utilisé pour qualifier une jeune femme de belle, et employé depuis les années 80 pour désigner de manière péjorative une femme pratiquant le skate.
Si ni la circulation dangereuse de la mégalopole ni les passants sur les trottoirs étroits ne semblent représenter des obstacles aux virées sur roues de ce groupe de jeunes femmes aux aspirations et personnalités diverses, leur liberté est entravée par un tout autre type d’obstacle : la domination masculine.
Si la rue est un endroit dominé par les hommes, il en est de même pour les skates park, pourtant symboles d’une sous-culture se voulant à l’encontre de toute forme de conformisme. Principalement fréquentés par des groupes d’hommes, les endroits aménagés pour faire du skate sont souvent un lieu où les jeunes femmes ont du mal à évoluer en tant que sportives : jugées, scrutées, moquées… trouver sa place en tant que skateuse se révèle parfois être plus difficile que de maîtriser ses chutes.
La série dépeint le spectre de cette discrimination envers les skateuses à travers les histoires de personnages diverses: si le personnage de Camille préfère initialement traîner exclusivement avec des garçons et ne voit pas l’intérêt de rejoindre une session de skate entre filles, elle déchante bien vite lorsqu’elle se rend compte que peu de ses amis partagent l’idée que son genre ne la détermine pas, et que certains pensent que l’attention qu’elle reçoit en tant que skateuse est seulement dû à son genre.
Résolument féministe, cette série adaptée du film Skate Kitchen (2018), également réalisé par Crystal Moselle, nous montre le spectre du sexisme dans le skate, tout en nous donnant une vision joyeuse et optimiste de l’avenir des femmes dans ce sport.
L’histoire débute lorsque Kirt et Janay tentent de convaincre des personnes de participer à une session de skate entre filles. Cette plongée directe dans la problématique que représente l’évolution d’une femme dans un milieu à prédominance masculine donne le ton à cette série, véritable ode à la sororité. “Je veux arrêter de combattre le patriarcat, et commencer à aider le matriarcat”, s’exclame Kirt, une des leaders de la bande, dans la saison 2.
Dans cette série au naturel désarmant, les actrices jouent des versions fictives d’elles-mêmes, et dépeignent ainsi des histoires auxquelles il est facile de s’identifier sans jamais tomber dans des stéréotypes usés à l’excès. Cette diversité, autant raciale que sexuelle, est en premier lieu illustrée par le casting : en deux saisons de 10 épisodes, la série dépeint les cinq amies (jouées par des actrices non professionnelles qui se sont toutes rencontrées en faisant du skate) à travers leur relation au skate, leurs relations du quotidien, et leurs perspectives d’avenir. La série leur permet de se réaliser dans toute leur humanité, leur féminité, et leurs contradictions. Leur identité, qu’elle soit raciale ou sexuelle, n’est jamais un sujet de focalisation en lui-même. Si la recherche d’identité est un aspect central de l’histoire, celle-ci ne se fait jamais uniquement au plan de l’identité physique ou de l’orientation sexuelle — ainsi, les personnages ont tous une profondeur et une certaine pluralité qui les rendent crédibles et attachants.
Nous suivons par exemple le parcours de Janay, une jeune femme afro-américaine qui remet ses principes en cause lorsque son meilleur ami et ex petit-ami est accusé d’agression sexuelle. Si sa réaction initiale est de confronter la victime et de défendre son meilleur ami, pensant initialement qu’il s’agit d’un complot pour détruire sa réputation, elle finit par remettre en question la nature de sa réaction.
Un autre aspect rafraîchissant de la série est l’absence notable d’hyper sexualisation des jeunes femmes à l’écran. Tout au long de la série, les expériences amoureuses et sexuelles des cinq amies ne sont jamais dépeintes dans un esprit de voyeurisme. Leurs rencontres sont toujours une occasion pour les voir grandir et apprendre d’elles-mêmes à travers leurs expériences; c’est le cas dans la saison 2 lorsque Honeybear se demande pourquoi sa partenaire veut intégrer une troisième personne dans leur relation, ou encore lorsque Kirt se retrouve malgré elle impliquée dans une relation émotionnelle avec la partenaire d’un de ses meilleurs amis.
Chacune de leurs relations (familiale, amoureuse, amicale…) est un fil tissé dans la toile de fond de la série, qui en son cœur célèbre des femmes reprenant contrôle de l’espace urbain en s’imposant face au regard masculin.
Si la série vous intéresse, vous pouvez regarder la bande annonce en cliquant juste ici:
Betty (2020): Official Trailer | HBO
Cet article n’engage que son autrice.
