Par Inès Tchouchi
“Avant de mordre, ils aboient. Et avant de te cogner, ils cognent les murs. Ça s’installe comme de la moisissure”. Dès les premiers épisodes de Maid, la série réalisée par Molly Smith Metzler (également connue pour son travail sur les séries Shameless et Orange is the New Black) le ton est donné.
En 10 épisodes intenses, la mini-série en passe de devenir la plus regardée sur la plateforme de streaming Netflix dépeint avec justesse le caractère insidieux des violences conjugales. Adaptée de l’autobiographie Maid: Hard Work, Low Pay, and A Mother’s Will to Survive de l’américaine Stéphanie Land (publiée en octobre 2020 en France aux éditions Globe), la série offre des performances poigantes et dépeint avec réalisme le parcours d’une jeune femme pour sortir d’une relation violente et gagner son indépendance.
Dans le rôle principal, nous retrouvons Alex (interprétée par une saisissante Margaret Qualley), une jeune mère de 25 ans sans emploi ni diplôme qui décide de quitter son conjoint alcoolique et violent au beau milieu de la nuit, avec sa fille de 2 ans. Du jour au lendemain, Alex se retrouve propulsée dans la pauvreté, et se heurte à une administration parfois absurde, tout en travaillant en tant que femme de ménage pour subevenir aux besoins de sa fille.
La série parle avec précision et pertinence des violences psychologiques au sein du couple et, rappelle qu’une femme peut être victime de violences sans être la cible de violences physiques.
Un regard pertinent sur le spectre des violences conjugales
Arrivée dans le bureau d’une assistante sociale, Alex peine à caractériser les raisons qui l’ont poussée à partir, et pour lesquelles elle a besoin d’aide. Face aux questions de l’employée d’État, qui lui propose d’appeler la police, elle répond, désabusée: “Et leur dire quoi? Qu’il ne m’a pas frappée?”.
L’absence de violence physique est une raison récurrente pour laquelle les victimes de violences conjugales ont du mal à se définir comme telles.
Tenant sa fille dans ses bras, Alex refuse même initialement la proposition qui lui est faite d’être hébergée dans un centre pour femmes victimes de violence conjugale. Convaincue qu’elle prendrait la place de “vraies victimes”, selon elle, elle estime que sa situation ne coche pas les cases conventionnellement réservées aux victimes de violence dans l’esprit collectif. D’autant plus que son État, l’État de Washington, ne reconnaît pas les violences psychologiques, contrairement à d’autres aux États-Unis.
Alex n’est pas la seule à douter de la gravité de sa situation : sa mère Paula, un personnage haut en couleur et dont la toxicité s’inscrit dans la trame des violences intra familiales subies par Alex, lui répète à plusieurs reprises que ce qu’elle a vécu avec son partenaire ne coche pas les critères d’une relation abusive.
Une invitation à comprendre les mécanismes de l’emprise…
La situation d’Alex a pourtant tout d’alarmant. Isolée financièrement par son conjoint qui lui a retiré sa carte bancaire tôt dans leur relation, soit-disant pour mieux gérer leurs finances, elle est également réduite à son cercle d’amis à lui. On se rend compte de cette isolation totale dès la nuit où Alex s’échappe du domicile qu’elle partage avec lui : en cherchant à se réfugier chez une amie à elle (qui sort avec le meilleur ami de son conjoint), elle se rend compte en arrivant sur place que tout son cercle d’amis est présent, et que son conjoint (joué par un Nick Robinson transformé) est déjà en route.
Si son entourage réduit l’événement qui l’a finalement poussée à partir (son ex- conjoint, alcoolisé, a fait un trou dans le mur lors d’un accès de colère), à une simple dispute de couple, Alex ne se laisse pas démonter et parvient petit à petit à mettre les mots justes sur sa situation, notamment à l’aide de la responsable du centre d’hébergement pour femmes victimes de violences conjugales.
… et le parcours sinueux pour s’en sortir
Le format de la série se marie avec le parcours tortueux d’Alex pour sortir de cette relation violente, et offrir un meilleur avenir à sa fille. Les évènements ne suivent pas un schéma de péripéties suivies d’une amélioration – au contraire, plusieurs fois, Alex est ramenée sous l’emprise de son conjoint, perd des opportunités de travail, ou se trouve accablée de problèmes qui laissent penser au spectateur qu’elle ne sortira jamais de la situation de laquelle elle essaye de toute ses forces de s’extirper.
Il devient même parfois épuisant de la regarder se heurter à des problèmes répétitifs, et un sentiment de frustration naît à la vue des obstacles qui l’empêchent parfois d’avancer.
La première personne à la prévenir de cette épreuve sisyphéenne est celle qui en fera le plus tôt les frais: lorsqu’Alex rencontre Danielle, sa personnalité extravertie et ses mots sages en font son guide dans le centre d’hébergement dans lequel elle débarque fraîchement. Fuyant un conjoint violent, Danielle l’initie au monde des centres d’hébergement d’urgence, l’encourage les nombreuses fois où cela s’avère nécessaire, et lui donne à voir une situation révoltante mais réelle: le jour où Danielle retourne auprès de son conjoint violent, Alex est sous le choc. Malheureusement, comme le lui apprend Denise, la responsable du centre, il faut en moyenne 7 tentatives à une personne pour sortir complètement de l’emprise de leur conjoint abusif.
Sans emploi ni diplôme, Alex doit alors lutter pour subvenir financièrement à ses besoins et à ceux de sa fille de deux ans.
Durant les premiers épisodes, la série expose la situation de précarité dans laquelle se retrouvent souvent les personnes qui quittent une situation domestique violente.
Ce faisant, la série dépeint l’Amérique pauvre comme on nous la donne peu à voir. Dans les premières semaines suivant son départ du domicile conjugal, Alex est sans-abris. Elle dort d’abord dans sa voiture, puis quand celle-ci se retrouve prise dans un accident de la route, elle se résout à dormir dans le hall d’une gare, entourée de dizaines de personnes y ayant également trouvé refuge. Plus tard, la série nous donnera également à voir la mère d’Alex, elle-même multiple fois victime de relations abusives (la série parlant également du cycle intergénérationnel de l’abus), vivre dans sa voiture et dormant sur le parking d’un Walmart, l’équivalent d’un carrefour aux États-Unis. Elle est loin d’être la seule dans ce cas, puisque le parking de la fameuse marque est occupé dans cette scène par plusieurs dizaines de personnes, dont des familles, dans la même situation de précarité.
La notion de fracture sociale est d’autant plus accentuée qu’au début de la série, le personnage d’Alex est employée comme femme de ménage auprès de personnes riches, résidant dans des maisons luxueuses dont elle décrit les secrets en noircissant les pages de son journal (son rêves étant de devenir écrivaine).
Un mix des genres pour contrebalancer l’absurdité d’un parcours éreintant
Malgré les thèmes graves de la série, celle-ci est également remplie de moments surprenants, drôles, légers, et parfois poétiques.
Parmi ces outils, on retient le compteur des finances d’Alex présent dans le coin supérieur de l’écran à chaque gain d’argent en sa faveur, et surtout à chaque dépense. Ainsi, le spectateur est propulsé dans ses pensées, et prend la mesure du caractère accablant de son parcours, ne serait-ce que pour subvenir à ses besoins vitaux, ainsi qu’à ceux de son enfant.
La relation entre Alex et sa fille, et parfois (mais plus rarement) entre elle et sa mère, offre des interludes poétiques et touchants au milieu de la masse de responsabilités qui s’écrase sur elle.
Les dialogues non plus ne suivent pas de genre particulier, et s’inscrivent dans un réalisme auquel le spectateur peut facilement s’identifier. Ainsi, les discours parlés reflètent des situations que chacun et chacune pourrait s’imaginer.
Enfin, ce mélange de tons entre l’humour et le drame vient souligner les situations absurdes dans lesquelles Alex se retrouve souvent, notamment lorsque la pile de papier administratifs qu’elle doit remplir pour obtenir des aides d’un État-gendarme se déverse sur elle au ralenti, et qu’on peut y lire des remarques injurieuses et décourageantes imaginées.
Ces images viennent souvent souligner la complexité épuisante des situations auxquelles Alex fait face, notamment lorsqu’elle ayant besoin des allocations familiales pour s’occuper de sa fille, elle apprend que pour y avoir accès, elle doit d’abord toucher un salaire, ce qui requiert qu’elle place sa fille en garderie, alors justement qu’elle n’en a pas les moyens financiers.
Cet article n’engage que son autrice.
