King Kong Théorie, Virginie Despentes, 2006.
Par Zora Charpentier
Dans son sixième livre et premier essai, Virginie Despentes écrit de chez “les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf.” Cette première énumération marque un rythme caractéristique qui nous fait dévorer ce livre plein de finesse et de lucidité. Ces propos incisifs, crus et à la fois poignants démontent l’ordre social des genres, celui tenant le corps des femmes à disposition de celui des hommes.
Virginie Despentes raconte une jeunesse qu’elle qualifie de virile et en inadéquation avec les normes de la féminité. Elle raconte des éléments de sa vie, une période de prostitution dans la quatrième partie du livre ainsi que le viol qu’elle a subi à ses 17 ans en faisant du stop. Elle l’érige en événement fondateur. Elle narre avec un style frontal son indignation dans les nombreuses problématiques soulevées. Elle parle de sexualité féminine, de son viol, de sa reconstruction, de son parcours féministe et littéraire, de prostitution, de pornographie, des normes de genre, des non-dits et des tabous.
“Avec King Kong Théorie, Virginie Despentes, jusque-là romancière, théorise sa pensée féministe”, analyse Delphine Naudier, sociologue et chargée de recherche au CNRS, ayant étudié l’histoire sociale des mouvements féministes.
Selon Delphine Naudier, “Elle rejoint sous certains aspects l’une des tendances du mouvement féministe des années 1970 en France, qui a analysé les mécanismes du système patriarcal et déconstruit les modes d’appropriation du corps des femmes qui conduisent à leur assujettissement politique, économique et sexuel. En cela, sa critique du capitalisme et ses positions antinaturalistes [qui s’éloignent de la simple différenciation biologique des sexes,] la rapprochent des théoriciennes féministes matérialistes comme Christine Delphy ou Monique Wittig, qui avancent que la domination des femmes s’opère par des pratiques matérielles, dans le cadre domestique ou social.”
Virginie Despentes part de son expérience personnelle et propose une analyse des constructions sociales en lien avec le genre et la classe sociale. Elle revient sur le viol qu’elle a subi adolescente. De l’ordre de l’intime, ce viol devient élément fondateur et devient universel de par son caractère de violence ordinaire faite aux femmes. Virginie Despentes affirme ses positions pro-prostitution et pro-pornographie, elle propose alors un discours féministe prônant une liberté totale à disposer de son corps.
Le King Kong de Peter Jackson est utilisé pour filer la métaphore de la créature androgyne, “symbole d’une sexualité d’avant la distinction des genres telle qu’imposée autour de la fin du XIXe siècle, pour déconstruire la catégorisation binaire des identités masculine et féminine.” selon Télérama.
King Kong Théorie a pour objectif selon le prologue de défaire “l’idéal de la femme blanche, séduisante mais pas pute, bien mariée mais pas effacée, travaillant mais sans trop réussir pour ne pas écraser son homme, mince mais pas névrosée par la nourriture, restant indéfiniment jeune sans se faire défigurer par les chirurgiens de l’esthétique, maman épanouie mais pas accaparée par les couches et les devoirs d’école, bonne maîtresse de maison mais pas bonniche traditionnelle”. Cet idéal qui, dans tous les cas, n’existe pas.
Cet article n’engage que son autrice.
