Les Impatientes

Par Marie Lebrun

 « Les filles qui me lisent aspirent à un autre destin que celui qui leur est traditionnellement réservé. » – Djaïli Amadou Amal.

Djaïli Amadou Amal a grandi dans le nord du Cameroun au sein d’une communauté peule et musulmane. Militante féministe, cette brillante écrivaine camerounaise francophone a  été doublement primée par le Prix de la meilleure auteure africaine 2019 et le Prix Orange du livre en Afrique 2019. En septembre 2020, elle a été publiée pour la toute première fois en France aux éditions Emmanuelle Collas. Son œuvre lui a d’ailleurs récemment valu d’être nommée lauréate du Prix Goncourt des Lycéens 2020 pour son roman Les Impatientes que nous avons choisi de mettre à l’honneur pour l’une de nos rubriques culturelles.

Cet ouvrage est une fiction retraçant les destins irrémédiablement liés de trois protagonistes dont les portraits entrent en résonance. Il s’inspire cependant de faits réels que l’auteure a elle-même vécu puisqu’elle a notamment été mariée de force lorsqu’elle avait 17 ans et cette union s’est soldée par une répudiation. Rappelons que la société peule est régie par un ensemble de règles et de principes à suivre scrupuleusement auxquels il s’agit de se conformer, en respectant le poids des coutumes et des traditions. Parmi ces dernières, nous pouvons citer l’honneur de la famille ou encore le sens de la dignité.

A travers l’histoire de la jeune Ramla, de sa sœur Hindou et de sa co-épouse Safira, Djaïli Amadou Amal nous livre un récit poignant en faisant toute la lumière sur les difficultés de la condition des femmes dans la région du Sahel. Des sujets particulièrement tabous y sont évoqués tels que le mariage forcé, la polygamie ou encore le viol conjugal que de nombreuses femmes subissent encore aujourd’hui puisqu’on estime qu’au Cameroun, les mariages forcés sont une réalité qui concernent près de 40% des jeunes filles. L’auteure dénonce ainsi la pluralité de ces injustices. Ayant elle aussi été victime de violences conjugales au cours de son deuxième mariage, elle a décidé de s’enfuir pour se protéger elle-même ainsi que ses enfants.

Djaïli Amadou Amal pose alors la question des violences faites aux femmes de façon à ce qu’elles apparaissent comme étant universelles, l’ouvrage allant au-delà des frontières et du contexte de l’époque dans lequel il se situe pour dénoncer le caractère systémique de celles-ci.

Tout au long du livre, la patience (munyal) constitue le fil rouge de l’histoire et est inculquée de force à ces jeunes femmes au nom de la religion, elle-même victime d’une mauvaise interprétation. Les lecteurs.trices finissent par détester cette patience qui contraint, oblige et va jusqu’à soumettre les personnages principaux en raison des positions patriarcales dominantes. En les silenciant, leur communauté les exhorte à être discrètes, pour ne pas dire muettes et contribue à considérer ces protagonistes comme des femmes-objets que les hommes acquièrent en guise de reflet de leur statut social.

Ainsi, la sororité semble hors d’atteinte du fait des enjeux conflictuels et des rivalités qui règnent entre les femmes d’une même concession. La description géographique de ces lieux les transforme en autant d’espaces cloisonnés où la solidarité féminine est absente, face à un asservissement qui apparaît, lui, comme tout puissant.

Tout en restant accessible, l’auteure parvient, avec la justesse de ses mots, à mettre le doigt sur ce que ces femmes endurent au quotidien.

« [Faire preuve de patience] est le seul et unique conseil qui leur est donné par leur entourage, puisqu’il est impensable d’aller contre la volonté d’Allah. Comme le dit le proverbe peul : « Au bout de la patience, il y a le ciel. » Mais le ciel peut devenir un enfer. Comment ces trois femmes impatientes parviendront-elles à se libérer ? »

Djaïli Amadou Amal réussit à faire naître en chacun.e de celles et ceux qui la lisent ce cri du cœur, aussi révoltant soit-il.

Car comment être indifférent.e à l’idée que tout échappatoire semble irréalisable ?

Comment rester de marbre en sachant que si ces femmes sont persécutées, ce sont pourtant elles qu’on accuse et répudie ?

Comment ne pas être pris.e d’indignation face à tant de violence et d’injustice ?

Nous n’avons d’autre choix que celui d’admirer la force résiliente de ces femmes face à leur condition meurtrie et brimée.

Je tiens à remercier très chaleureusement les membres d’ONU Femmes France qui ont grandement contribué à alimenter ma réflexion lors de nos derniers échanges à propos de ce roman percutant et qui m’en ont vivement recommandé la lecture, comme je vous la recommande à mon tour.

Cet article n’engage que son autrice.

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