Rétrospective de la photographe Cindy Sherman à la Fondation Louis Vuitton

Par Agathe Vignol

Du 23 septembre 2020 au 3 janvier 2021, la Fondation Louis Vuitton abrite une rétrospective sur la photographe américaine Cindy Sherman. Née dans le New Jersey en 1954, l’artiste commence dans les années 1970 des études de peinture avant de rapidement se tourner vers la photographie. C’est par ce medium qu’elle commence des séries d’autoportraits pour lesquels elle n’hésite pas à se mettre en scène, se couvrant d’artifices, s’entourant d’objets divers, pour exprimer par une voie humoristique, parfois presque cynique, un message critique de la société.

En effet, le début de l’exposition nous présente ses premières oeuvres comprenant notamment la série « Untitled Film Stills » (1978) où, s’inspirant de films hollywoodiens des années 1950, elle va jusqu’à reproduire des scènes de ceux-ci pour se métamorphoser en actrice étrangement passive, remplissant tous les stéréotypes de la jeune fille respectable, jeune blonde pulpeuse devenue starlette tout en restant femme d’intérieur conciliante. Après le succès rencontré grâce à cette série, elle poursuit son oeuvre en exploitant d’autres de ses centres d’intérêts de la pop culture tels que les magazines et la mode.

Ainsi, la suite de l’exposition nous entraine vers une série intitulée « Centerfolds » (1981) pour laquelle Cindy Sherman prend exemple sur les pages centrales de magazines érotiques et nous présente des plans serrés sur des modèles apeurés, vulnérables, loin d’habituelles pauses lascives. Par ces images, elle entend surprendre le spectateur en l’obligeant à s’interroger sur la raison de l’expression des mannequins avant de s’intéresser à leur corps et leurs pauses. Finalement, Cindy Sherman dénonce ici une tendance des magazines érotiques à la réification des modèles.

Suivant cette même logique de déconstruction de stéréotypes féminins largement véhiculés par la publicité et les médias, Cindy Sherman nous propose, plus loin dans l’exposition, de nous confronter avec une série de portraits représentant des femmes en recherche d’emploi (« Hollywood/Hampton Types », 2000-2002). Pour l’occasion, l’artiste s’est grimée de façon toujours plus stéréotypée pour nous offrir une parodie des identités sociales telles qu’établies par les médias de masse. En effet, allant de la pin-up à l’épouse délaissée en passant par la femme d’affaire, Cindy Sherman se métamorphose à outrance pour révéler les nombreux artifices utilisés par les femmes pour s’identifier socialement à une catégorie qu’elles pensent être celle adéquate pour le travail à pourvoir. Finalement, en révélant la matérialité de ces artifices, l’artiste fait se fissurer le masque sous le vernis des apparences.

En effet, dans son travail, Cindy Sherman n’a de cesse de s’interroger sur les identités, les genres et leur histoire plastique. Ainsi, elle met en lumière les archétypes de la féminité telle que vue par les hommes, principaux créateurs de publicité, pour monter le fossé entre celle-ci et la « vraie » féminité, ressentie par les femmes. Selon Suzanne Pagé, commissaire de l’exposition, elle représente des « femmes déguisées en femmes ». Cindy Sherman pousse le propos plus loin en affirmant que la féminité dans son sens social n’est plus aujourd’hui qu’une mascarade. Celle-ci s’apprécie par un jeu entre le faux et le vrai, Cindy Sherman considère que ce n’est pas l’appareil mais le personnage qui façonne l’image, et peut dès lors décider de relayer une aberration, soit la création sociale d’une certaine identité de genre.

Jouant toujours plus sur les identités, Cindy Sherman utilise dans ses dernières séries des masques et l’image du clown pour s’effacer derrière ses oeuvres et laisser le spectateur voir s’y refléter son propre reflet. À ce titre, elle se prête volontiers au jeu d’Instagram en postant régulièrement des selfies d’elle déformés dans lesquels elle interroge son apparence de vieille femme, autre enjeu de la représentation des femmes dans l’espace public.

Ainsi, par cette rétrospective, Cindy Sherman confirme une nouvelle fois son statut de femme artiste internationalement reconnue, comme en attestaient déjà des rétrospectives à travers le monde entier, allant du MoMA de New-York en 2012 à la fondation Fosun de Shanghaï en 2013. Plusieurs fois primée pour son travail, elle est une des photographes contemporain.e.s les plus influent.e.s de sa génération avec des oeuvres se vendant aujourd’hui plusieurs millions d’euros.

Enfin, son influence se reflète même sur d’autres artistes puisque la Fondation a décidé, avec la collaboration de Cindy Sherman, de totalement réorganiser la collection permanente du musée pour proposer des parallèles avec ses oeuvres, des « crossing views ».

Cet article n’engage que son autrice.

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