Sappho

Par Yasmine Sidi Saïd.

« Nous savons tous qu’on appelle Homère, le Poète et Sappho, la poétesse » écrit le médecin Galien de Pergame (IIème siècle après J.-C.) dans son Exhortation à l’étude.

Sappho, la « dixième Muse » selon Platon, est une poétesse grecque qui vécut dans l’Antiquité. Elle est née à Mytilène, sur l’île de Lesbos (actuelle Turquie), vers 650 avant J.-C., au plus tard en 630 avant J.-C. Les éléments de sa vie, comme ceux de ses poèmes n’ont pas tous survécu aux aléas du temps. En effet, la majorité de ses travaux ont été perdus, la plupart sont très fragmentaires, et plusieurs renseignements sur sa vie demeurent incertains. On sait cependant qu’elle appartenait à l’aristocratie, avait trois frères et aurait épousé Kerkylas avec qui elle eut une fille au nom de Kléis. Dans son île, Sappho connut la réussite : poteries de céramiques portant sa silhouette, et pièces de monnaies à son effigie. Plusieurs cités élevèrent également des statues en son honneur. Les circonstances de sa mort sont floues mais selon une légende, elle se serait jetée du haut d’une falaise par désespoir d’amour.

La poésie a toujours été un monde d’hommes, du moins jusqu’à récemment. Mais parmi la foule de figures masculines de la littérature antique, certaines femmes se sont exprimées et ont écrit des poèmes, ces derniers ayant été souvent oubliés, reniés, moqués ou simplement perdus. Sappho est probablement la plus connue de ces oubliées de l’histoire. On peut noter qu’elle fait partie des huit personnalités féminines dont le nom figure sur la façade de la bibliothèque Sainte-Geneviève, près du Panthéon, lorsque huit cent dix noms d’écrivains et de savants y sont inscrit. Elle a dès l’Antiquité suscité l’admiration et le respect de beaucoup d’intellectuels, comme le philosophe Plutarque ou le géographe et historien grec Strabon, a plus tard inspiré Baudelaire, mais a aussi longtemps été peinte comme une débauchée, une femme dépravée. Il faut cependant noter que ce portrait a été dressé par des hommes, qui, encrés dans le système patriarcal des cités-États grecques, ont été choqués par la manière dont Sappho exprimait librement ses passions, ses désirs et sa vie amoureuse dans son art. C’était une féministe avant l’heure.

Dans ses poèmes, elle évoque le désir amoureux, notamment pour les femmes, et ses tourments, le tout à la première personne. Les sentiments y sont donc très personnels, d’où le fait que l’on rapproche souvent la poétesse au mouvement littéraire du romantisme (XVIII – XIVème siècle). Ses poèmes sont empreints de sentiments bruts et de descriptions concrètes et vraies, et en cela, ils sont empreints de modernité. Elle n’utilise pas de métaphores, ou très peu, et les émotions sont dépeintes à travers leur expression physique, charnelle ou « symptomatique ».

« Il me paraît, celui là-bas, égal aux dieux, qui face à toi est assis, et tout près écoute ta voix suave et ton rire charmeur qui a frappé mon cœur (kardian) d’effroi, dans ma poitrine ; tant il est vrai que si peu que je te regarde, alors il ne m’est plus possible de parler, pas même une parole ; mais voici que ma langue se brise, et que subtil aussitôt sous ma peau court le feu ; dans mes yeux il n’y a plus un seul regard, mes oreilles bourdonnent ; la sueur coule sur moi ; le tremblement me saisit toute ; je suis plus verte que la prairie ; et je tremble presque morte ; mais il faut tout endurer puisque… »

Ode à une femme aimée, fragment 31, Sappho, traduction de Jackie Pigeaud.

Ce poème a été commenté et traduit en long et en large, notamment par Plutarque, Lucrèce, Horace ou Catulle. On peut y voir trois niveaux. Tout d’abord, la scène, c’est-à-dire le face-à-face en apparence assez intime entre l’homme et la femme à qui s’adresse le poème. Ils ont l’air heureux, mais le rire de la femme devient la source du trouble de Sappho. Ensuite, vient l’acte de la vision. Un regard fugitif, bref, unique ou répété. Et enfin, la poétesse décrit toute une foule de « symptômes », ou du moins de troubles non « psychologiques » mais véritablement physiologiques. C’est donc l’histoire d’une expérience irrémédiable, celle d’un seul regard, d’un amour non partagé, qui secoue Sappho de sensations violentes.

La poétesse a inventé une forme, la strophe dite saphique, qu’Horace aimait tant. Le philosophe grec Aristoxène lui attribue également l’invention du mode pathétique, ou « mode mixolydien », propre à la tragédie. D’après lui, les poètes tragiques le tiennent donc de la poétesse, qui est nulle autre que « l’auteur de la poésie lyrique ». Sappho était plus qu’une poétesse. Elle aimait les instruments à corde pincées, et jouait notamment une sorte lyre, le pectis. Certains auteurs anciens lui attribuent l’invention de cet instrument. Elle s’adonnait au chant, et chantait ses poèmes, souvent sous forme de prières à Aphrodite, sa divinité préférée (voir le poème Hymne à Aphrodite, fragment 1).

En charge de l’éducation aux arts des Muses, Sappho enseignait la danse, la musique et la poésie, dans ce qu’elle appelle « la maison des servantes des Muses ». Il s’agirait d’une école où elle prenait sous son aile les jeunes filles les mieux nées de Mytilène, mais aussi de Ionie, ou de Lydie. Sappho développait parfois des relations amoureuses avec ses élèves. Mais après la formation entres femmes au sein de cette école, les jeunes filles devaient en sortir pour rejoindre la vie civile. On peut alors lire dans plusieurs de ses fragments que l’éducatrice pleure des amantes qui l’ont quittée. Il est intéressant de noter qu’encore aujourd’hui, on appelle « lesbiennes » deux femmes qui s’aiment en mémoire de la poétesse et de son île de Lesbos, et « saphisme » l’homosexualité féminine.

 

*La peinture qui sert d’image de couverture est intitulée Reverie ou In the Days of Sappho et a été peinte par John William Godward.

 

Cet article n’engage que son autrice.

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