Par Alice Haralambon
Neri Oxman se définit comme architecte, designeuse et inventeuse. Ses nombreuses casquettes lui valent d’être une figure montante dans le monde artistique, mais rendent aussi son travail plus difficile à cerner. Sa vision du design et de l’architecture se caractérise par une attention nouvelle portée aux liens profonds avec la nature. Elle parle d’ « écologie matérielle » pour qualifier sa volonté d’arriver à un nouvel âge de symbiose entre nos corps, les micro-organismes qu’ils abritent, notre environnement et nos objets/ bâtiments.
Née en 1976 à Haïfa, en Israël, Neri Oxman grandit dans une famille d’intellectuels juifs. Ses parents, tous deux enseignants architectes, lui transmettent ce goût pour les arts qui la conduira à s’intéresser aux problématiques de l’architecture. Dès l’âge de la majorité, Neri fait son service militaire – obligatoire en Israël – dans l’armée de l’air. Après son service, elle choisit d’abord de suivre des études de médecine à Jérusalem pendant deux ans, avant de se rediriger vers l’architecture.
Après avoir intégré le programme doctoral du prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), elle devient professeure associée au MIT Media Lab. En 2010, elle fonde le groupe de recherche « Mediated Matter Research Group » dans le but d’explorer les liens entre le design, la biologie et le numérique. Plus largement, son équipe cherche à trouver une réponse aux nouvelles problématiques induites par la crise écologique à travers l’architecture et le design.
Sa courte formation universitaire en médecine lui offre une sensibilité au monde scientifique dont d’autres artistes sont souvent dépourvus. Neri Oxman cherche à s’emparer des outils et des connaissances scientifiques pour servir les aspirations du design. Son laboratoire au MIT est le lieu d’un dialogue interdisciplinaire entre biologie, architecture, design et numérique, qui permet de mettre de nouveaux outils à disposition du design et dénote une nouvelle fois, de l’importance du concept de symbiose dans son travail. Son équipe s’attache à comprendre le comportement des matériaux (ingénierie des matériaux), à modéliser des formes complexes (conception assistée par ordinateur), à produire de la matière en la transformant plutôt qu’en l’assemblant (fabrication additive). Mais il s’agit par-dessus tout, en en modifiant l’ADN, de guider la croissance de structures vivantes utilisées comme matériau même.
Ses recherches s’appuient sur un processus de fabrication inspiré par celui de la nature : la croissance. En créant ce qu’elle appelle « l’écologie matérielle », elle s’oppose à la conception traditionnelle – qui prévaut depuis la révolution industrielle, et qui a formé l’imaginaire des designers – consistant à penser les objets de design comme le résultat d’un assemblage de morceaux dissemblables aux fonctions distinctes. Elle cherche plutôt à construire en harmonie avec la nature environnante quitte à s’inspirer de ses mécanismes de fonctionnement. Neri Oxman n’ambitionne donc pas seulement de faire de l’architecture ou du design responsable, mais bien de créer un véritable équilibre entre la nature et les créations humaines. Pour résumer ses recherches, elle dit vouloir : « quitter l’ère de la machine pour une l’ère de la symbiose ».
Cette vision du design en dialogue permanent avec la nature se reflète dans ses travaux. Elle a par exemple créé une chaise acoustique appelée « Gemini » capable d’absorber le son grâce à un motif surfacique irrégulier, tout en appuyant sur les principaux points de pression du corps humain. Intéressons-nous maintenant à ses recherches en design textile, et au projet « Wanderers, an Astrobiological Exploration », lequel propose des vêtements censés répondre aux besoins vitaux d’un homme en exploration spatiale. Cette recherche sous-tend donc l’idée que les objets de design doivent non seulement épouser la forme du corps mais aussi s’adapter à la composition biologique des tissus humains. Idée qui donne un nouveau but à la discipline, celle de créer des structures capables d’augmenter la matière vivante. Elle travaille désormais sur des « vêtements » aptes à analyser notre peau, réparer les tissus abimés et à nourrir notre corps.
Autre projet ambitieux réalisé au sien du Mediated Matter Research Group, celui de travailler sur des structures à base de chitine. Très abondant sur la terre, ce bio-polymère est, par exemple, massivement présent dans les carapaces des crevettes. Neri Oxman et son équipe en ont adapté les propriétés pour en faire la base d’une construction. Un bras robotisé a permis de fabriquer ces structures de trois mètres de long entièrement recyclables, composées d’une seule et unique matière. Cette découverte n’a rien d’anecdotique, et pourrait marquer le début d’un remplacement de nos objets en plastique.
Ses travaux sont exposés dans le monde entier : on les retrouve au Museum of Modern Art (MoMa) à New York ou encore au centre Pompidou à Paris. Elle a reçu de nombreuses récompenses comme le « Earth Award » en 2008 ou plus récemment, le « Cooper Hewitt national Design Awards ». En 2019, Neri est également reconnue en tant qu’International Fellow du Royal Institute of British Architects (RIBA) pour sa contribution au design et à l’architecture de demain.
Pour retrouver les créations et la vision de Neri Oxman:
– Son site : https://neri.media.mit.edu/index.html (Je vous invite fortement à aller jeter un oeil à ses travaux car ils sont impressionnants)
– Son Ted Talk : https://www.ted.com/talks/ neri_oxman_design_at_the_intersection_of_technology_and_biology/up-next?language=fr
– Documentaire : Le deuxième épisode (saison 2) de la série documentaire Abstract sur la plateforme Netflix lui est consacré.
Cet article n’engage que son autrice
