Compte-rendu de la conférence de l’antenne UN Women – SONU : La représentation des femmes musulmanes dans les médias en France

Par Marie Lebrun

Présentation historique et contextualisation

  1. Un « continuum colonial »

Les débats sur la religion et le voile entrepris par les médias français aujourd’hui s’inscrivent selon certains dans un « continuum colonial », propre à l’Histoire de la France. En ce sens, les femmes portant le voile paraissent insaisissables et inaccessibles. On remarque depuis quelques années que la femme musulmane et plus spécifiquement la « femme voilée », devient la cible privilégiée des débats centrés sur le religieux. Depuis les années 2000, ce sujet est mis sur le devant de la scène. Les polémiques sur le voile ne cessent de cibler les femmes musulmanes, faisant l’objet de critiques multiples (politiques, médiatiques, etc.)

  1. Les polémiques vues de l’extérieur

Ces polémiques sont parfois décrites comme « franco-françaises ». A titre d’illustration, Manuel Valls a dit que « le Burkini est un projet politique de contre-société. » Vue de l’étranger, ces polémiques sont parfois décrites comme une « absurdité française » (selon l’éditorialiste D. Aaronovitch dans The Times). Les polémiques relatives aux femmes musulmanes montrent en réalité que la laïcité, telle que conçue par la loi de 1905, sert parfois de réel prétexte. L’historienne Joan W. Scott, explique que depuis 2003, le focus en France est passé des pratiques de l’Etat aux comportements individuels des citoyens en public.

  1. Lien avec le féminisme

En observant ces polémiques, une formule redondante est prônée par ceux luttant contre le port du voile : l’invocation du féminisme. Les françaises portant le hijab sont régulièrement renvoyées à la situation actuelle des femmes dans les pays tels que l’Iran ou l’Arabie saoudite. Rokhaya Diallo, journaliste et militante antiraciste et féministe, souligne l’erreur commise par les médias de « lire le foulard de manière univoque où qu’il soit porté dans le monde » et conclut que « ce qui est inacceptable, c’est la contrainte, et non le vêtement. La régression ne réside pas dans le fait de porter le voile, mais dans celui d’imposer aux femmes une norme vestimentaire. »

  1. Un débat en réalité confus, dont cette conférence entend souligner les contours

Il est important de souligner la pluralité de la femme musulmane, ne pas la réduire à une ethnie, au voile, à une classe sociale. Pourtant, on a l’impression aujourd’hui que les médias, dès lors qu’ils traitent du sujet, nous dépeignent tous le même portrait ; celui d’une femme, souvent originaire du Maghreb, ayant grandi dans les quartiers populaires dont le père/frère/mari lui aurait imposé le port du voile. C’est en vue de cette faible force de caractère que les médias lui attribuent de facto que celle-ci serait soumise sans protestation. Cette conférence cherche à faire entendre la voix de ces femmes musulmanes, souligner une représentation erronée et illégitime dépeinte par les médias français, ainsi que les conséquences de cette représentation sur le quotidien de ces femmes.

Présentation des intervenantes

  • Widad Ketfi: journaliste et chroniqueuse politique pour le Bondy blog depuis 2007
  • Nadiya Lazzouni: journaliste et fondatrice de la chaine YouTube « Speak Up Channel. » Auteure de concepts d’émission web. Chroniqueuse radio pendant presque 2 ans. Diplômée en droit des affaires et science politique, juriste au sein d’entreprises et ONG pendant près de 6 ans.
  • Maissa Leroy: thérapeute et consultante en développement personnel, formatrice en communication. Créatrice de la série d’événements « Entre meufs » qui interagit, sans tabou ni jugement sur les thématiques diverses auxquelles les femmes sont confrontées. Conférencière, chroniqueuse radio, et fondatrice de « Maissa podcasts. »

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Partie I : Présentation de la Conférence

Quelle influence peut-on imputer à l’histoire coloniale en France dans la représentation des femmes musulmanes dans les médias ?

  • Widad Ketfi : Souligner la spécificité de la colonisation française qui avait des velléités de civilisation. Au départ, intrigue envers les femmes portant le foulard. Lien entre ces velléités et aujourd’hui : les femmes voilées dans l’espace médiatique et physique rappellent l’échec de la guerre d’Algérie, de ne pas avoir réussi à « civiliser ces femmes. »

Que voulez-vous dire lorsque vous précisez que c’est un phénomène qui semble suivre une génération de femmes en particulier (la génération 2000) ?

  • Maissa Leroy : Depuis 2002, les filles sont stigmatisées et on assiste à un début d’acharnement sur la femme musulmane qui ne s’est pas arrêté depuis. Des femmes se retrouvent en danger par rapport à leur identité, faisant face à un rejet constant.

En quoi ce débat relève-t-il d’une problématique franco-française ? La thématique est-elle abordée par les médias d’autres pays de la même façon et avec la même récurrence ?

  • Nadiya Lazzouni : La femme portant le foulard contrôle son corps, là où les hommes veulent le dominer. La représentation des femmes dans les médias est aussi problématique. Femme invisibilisée, indépendamment de sa croyance ; là où l’homme intervient en tant qu’expert, dans un rapport d’autorité. Le foulard est vu comme une forme de résistance à cette injonction de répondre à des codes vestimentaires.

Partie II : Rétrospective sur les dernières polémiques liées aux femmes musulmanes dans les médias : tout en image

Diffusion d’une vidéo zapping relevant les polémiques au cours ces dernières années.

Objectif : souligner la redondance des propos à l’encontre de ces femmes portant le foulard. Exemple de propos répétés : « débat », « question du voile », etc.

En tant que journaliste avez-vous l’impression qu’il y a des éléments de langage qu’on retrouve dans l’espace médiatique dans le but de créer le buzz ?

  • Widad Ketfi : Il n’y a pas de normalisation du port du foulard médiatiquement. Aujourd’hui, il y a un devoir de représentativité car les femmes portant le foulard ne sont pas représentées, on les accuse d’incarner l’islam politique. C’est une métonymie : 1 femme qui porte un voile est une sorte de « voile sur pattes » qui n’intervient que pour parler du voile.

Pensez-vous que l’acharnement médiatique qui dissimule ces femmes n’est pas un moyen d’empêcher ces femmes de s’intégrer socialement ?

  • Nadiya Lazzouni: Son foulard lui permet justement de s’intégrer dans le tissu social. Il y a d’autres combats comme la lutte contre les violences conjugales par exemple.
  • Maissa Leroy : Quand une femme qui porte le voile s’exprime bien, cela dérange, parce que ça veut dire qu’elle peut réfléchir par elle-même et choisir pour elle-même.
  • Nadiya Lazzouni : Critiquer le port du foulard est une manière de critiquer la femme. Ce n’est pas le foulard en lui-même qu’on attaque mais un individu pour lequel sa vie peut être mise en danger.

Sur 85 débats télévisés sur le voile, 286 interventions, 0 femme voilée présente. Quel impact cette pauvreté de représentation peut avoir sur les femmes musulmanes en général ?

  • Widad Ketfi : Ce qui est dommage c’est qu’on ne les sollicite que pour se défendre. Sarah El Attar s’est très bien défendue à la TV seule. C’est l’image d’une jeune femme épanouie, émancipée, qui est autre chose que juste une femme portant un foulard.
  • Nadiya Lazzouni: L’absence des femmes dans le débat médiatique ne veut pas forcément dire absence de consentement, beaucoup de femmes sont sollicitées mais refusent de se conformer à l’agenda médiatique ou de se justifier. Il est important d’apporter de la nuance, de la rationalité dans les débats. Discours apaisé : en expliquant que porter le foulard est un choix, expliquer le cheminement personnel.
  • Maissa Leroy : a été invitée sur un plateau TV et a refusé car contactée à la dernière minute, impression d’être instrumentalisée. Risque de cyber harcèlement aussi.
  • Nadiya Lazzouni: choisit de participer aux plateaux TV, volonté de ré humaniser la femme, lui redonner son identité.

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Partie III : Les impacts de cette représentation sur la vie quotidienne de ces femmes

Entre 2017 et 2018, les agressions à caractère islamophobe ont doublé, et 75% des agressions islamophobes visent les femmes. Exemple : une femme musulmane enceinte âgée de 35 ans a été violemment agressée par un homme qui insultait les musulmans dans un café de Sydney.

Est-ce que les discours dégradants auxquels les médias offrent un auditoire sont responsables de ces agressions en France, en Europe ou dans le reste du monde ?

  • Widad Ketfi : Impact entre l’image que renvoient les médias de cette appartenance religieuse et les conséquences qu’il y a derrière. Exemple : tentative d’assassinat médiatiquement sous-traitée de l’imam de Brest.
  • Nadiya Lazzouni : Ces polémiques sont diffusées sur les chaînes d’info en continu où il n’y a pas de réelle réflexion.
  • Maissa Leroy: C’est comme si ces attitudes étaient une façon de se permettre de dire quoi porter aux femmes qui choisissent de porter le foulard dans l’espace public.

Le port du voile dans le secteur privé n’est pas interdit, principe de neutralité et de laïcité domine. Toutefois, il est aujourd’hui difficile pour une femme musulmane de s’insérer dans le monde du travail quand elle porte le foulard. Constat d’une discrimination à l’embauche.

Témoignages de femmes freinées dans leur carrière à cause du fait qu’elles portent le voile. Quels effets cela peut avoir ? Se sentent-elles marginalisées ?

  • Maissa Leroy : Quand une femme décide de porter le foulard, c’est un véritable choix de vie. Les projets de loi/polémiques, ont des conséquences pour les femmes concernées.
  • Nadiya Lazzouni: Cela peut tuer des ambitions de carrière. Témoignage d’une femme isolée en reprise d’études pour subvenir aux besoins de ses enfants. On lui a dit dans une grande fac parisienne : « retire ton voile où on va te faire foirer ton année. » Cette maman a retiré son foulard et s’est rasé la tête pour continuer à étudier la psychologie.

 L’auto-entreprenariat est-il plus facile plutôt que d’être salariée d’une entreprise ?

  • Nadiya Lazzouni : L’avantage de l’entreprenariat est qu’on peut laisser sa créativité s’exprimer, gérer ses horaires, mais c’est un plaisir lorsque c’est consenti. Sinon c’est une charge mentale supplémentaire. Nadiya Lazzouni a eu un second rôle dans Banlieusards précisément parce qu’on ne faisait pas mention de son foulard ou de sa religion, un rôle où elle fait de l’accompagnement scolaire, où elle transmet son savoir.
  • Maissa Leroy : lancée dans l’entreprenariat car elle n’a pas voulu donner son savoir-faire aux entreprises n’engageant pas les femmes qui portent le foulard donc elle s’est orientée pour aider ces femmes à avoir confiance en elles.
  • Widad Ketfi: Le port du foulard ne dérange pas quand on est employé de ménage. En revanche, quand il s’agit d’être cadre, oui. Il faut le vivre pour le comprendre, mais c’est une violence quotidienne.

Parallèle avec la situation à l’étranger : Ilhan Omar = jeune femme députée américaine qui porte le voile et reçoit des messages haineux pour son choix.

En France, pensez-vous qu’on pourrait avoir une femme qui porte le foulard occuper un tel poste ?

  • Nadiya Lazzouni : Juridiquement, les députés ont voté un texte interdisant de porter des signes religieux visibles au sein de l’hémicycle. Mais il importe de rester sur une note positive, garder de l’espoir. Ce serait possible, mais dans combien d’années ?
  • Widad Ketfi : Il y aurait probablement une hostilité médiatique. Mais cela dépendra aussi des idées qu’elle défend, il ne faut ne pas caricaturer une fille portant un foulard.
  • Maissa Leroy : Si une députée porte le foulard, il faudra qu’elle ait les épaules pour ce poste car elle risquerait de se faire lyncher sur la place publique.
  • Widad Ketfi : Un média avait tenu des propos islamophobes concernant cette députée US, et il y a eu une action d’un syndicat communautaire qui a boycotté le journal. On peut donc s’organiser lorsque des unes de journaux sont islamophobes, en montrant que ces femmes ne sont pas seules et ont le droit d’exister.

Ibtihaj Muhammad : escrimeuse américaine spécialiste du sabre, 1ère athlète voilée à représenter les USA aux JO de Rio en 2016. Dans une interview à AJ+ elle déclare : « J’espère changer l’image que les gens peuvent avoir des femmes musulmanes. »

  • Nadiya Lazzouni : Il faut changer les perceptions, en créant des espaces de parole. On ne change pas des mentalités avec des lois. Même si c’est fatiguant d’avoir une posture de justification, on doit malheureusement passer par là, exister dans ces espaces médiatiques, politiques, cela participe à ce qu’a dit l’escrimeuse américaine.

 

Cet article n’engage que son autrice.

 

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